À l'écoute

Deleuze : avec cette voix-là

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Cet article est issu du Hors-série n°63 de Philosophie magazine « Gilles Deleuze. L’homme aux mille concepts », en kiosque le 04 décembre 2024. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Rocailleuse et soufflante, la voix de Deleuze a fasciné ses élèves autant sinon plus que ses écrits. « C’est du visage que la voix sort », disait-il, et le langage est à lui-même un corps. Écoutez Deleuze !

 

Lire Deleuze, c’est bien. L’écouter, c’est mieux ! Tous ceux qui ont assisté à ses cours témoignent de ses qualités de pédagogue et de son charisme singulier. Deleuze ne rédigeait pas ses interventions à l’avance, à la différence de son collègue Foucault. Les séances, en forme d’aventure intellectuelle, laissaient place aux hésitations, aux tâtonnements, aux digressions. Si Deleuze se défiait de la « discussion » en philosophie, il écoutait avec intérêt les remarques et questions de son auditoire. Tout le monde n’a pas eu la chance d’assister à ces moments d’intense création où s’est jouée la maturation d’une bonne partie de l’œuvre deleuzienne. Fort heureusement, de très nombreux enregistrements de ces cours ont été réalisés et sont aujourd’hui facilement accessibles en ligne (sur le site Gallica). Beaucoup ont fait l’objet de transcription « pirates », certains commence à être édités de manière plus officielle. Mais l’audio conserve un charme tout particulier. On y revient. Même chose pour le célèbre Abécédaire : s’il est possible de le lire, mieux vaut encore l’écouter. La voix de Deleuze possède ce je-ne-sais-quoi qui fascine. Difficile de la qualifier : « un peu enrouée » pour Alain Roger, « éraillée » pour Pierre Péju, qui évoque son « mouvement presque musical ». Bruno Heuzé confirme : « Comment ne pas entendre de la musique dans l’allure même de l’expression orale de Gilles Deleuze ? » La voix de Deleuze est l’instrument « d’une musique intérieure inégalée », dit Yves Mabin Chennevière. Pascale Criton parle de son côté d’une « voix légèrement traînante [qui] laissait s’infiltrer d’imperceptibles fragmentations de temps ». Roger-Pol Droit, enfin, compare cette voix à une « rivière de montagne : rapide, caillouteuse, avec une inimitable intrication de clarté et d’hésitation ». La voix porte une intensité, une vitalité qui manque à l’écrit, quoique, souligne Deleuze, « l’écrit garde un caractère oral ». En effet, « c’est du visage que la voix sort. [...] Le langage est toujours accompagné par des traits de visagéité. [...] Il est à lui-même tout un corps. » C’est ce corps, ce corps du penseur, que convoque la voix. Celle-ci, pour autant, n’est pas une, comme le dira aussi en un autre sens Derrida, grand penseur de la voix. La voix est traversée par « toutes sortes de voix », par une multiplicité. Ce n’est pas un hasard, sans doute, si Claude Jaeglé suggère que des « personnages oratoires [...] peupleraient » la voix du philosophe. Deleuze pense à travers des « personnages conceptuels » qui, sans cesse, se succèdent.