Focus
Deleuze et les virus
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Cet article est issu du Hors-série n°63 de Philosophie magazine « Gilles Deleuze. L’homme aux mille concepts », en kiosque le 04 décembre 2024. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Les virus, ces étranges bestioles à la limite du vivant passant d’un organisme à un autre, d’un règne à un autre dans une parfaite horizontalité, brouillent l’idée même d’arbre généalogique selon Deleuze.
Deleuze n’a pas vécu la crise du Covid-19. Il fut néanmoins un témoin direct d’une autre épidémie, celle du VIH. Plusieurs de ses proches mourrons du sida : Michel Foucault, bien sûr, mais également le militant Guy Hocquenghem (dont Deleuze préfaça l’essai L’Après-Mai des faunes en 1974). Coïncidence étonnante, quelques années avant ces disparitions, dans Mille Plateaux (Minuit, 1980), Deleuze avait commencé à s’intéresser aux action des virus, ces étranges êtres à la limite du vivant qui circulent d’un organisme à l’autre et traversent parfois les frontières entre les espèces : « L’information génétique propre à un organisme pourrait être transférée à un autre grâce aux virus. [...] On peut même imaginer que ce transfert d’information pourrait s’effectuer d’une espèce plus évoluée vers une espèce moins évoluée ou génitrice de la précédente. Ce mécanisme jouerait donc à contresens de celui que l’évolution utilise d’une façon classique. » Deleuze trouve dans les travaux de Benveniste, Todaro ou Christen de quoi nourrir ses propres conceptions philosophiques. Au modèle vertical de l’arbre phylogénétique qui reconduit vers un ancêtre commun selon une progression linéaire, il oppose l’idée d’hybridations horizontales, de circulations rhizomatiques. L’évolution, elle aussi, est anti-œdipienne. Tout ne nous vient pas de « -papa-maman ». Tout n’est pas donné d’emblée, dès la naissance. Nous nous constituons par une -multitude de rencontres transformatrices. « Nous faisons rhizome avec nos virus, ou plutôt nos virus nous font faire rhizome avec d’autres bêtes. [...] Les transferts de matériel génétique par virus ou d’autres procédés [...] ont des résultats analogues à ceux des “amours abominables chères à l’Antiquité et au Moyen Âge”. Des communications transversales entre lignes différenciées brouillent les arbres généalogiques. » La contagion virale met en jeu des « combinaisons qui ne sont ni génétiques ni structurales, des inter-règnes, des participations contre nature, mais la Nature ne procède qu’ainsi, contre elle-même ».