La lettre du mardi

Des visages défigurent l’admiration

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Des visages défigurent l’admiration

© Denise Jans/Unsplash

« La semaine dernière, Netflix a achevé d’enterrer mon adolescence. Pas avec la série du même nom qui est sur toutes les lèvres, mais avec un documentaire en trois épisodes consacré à l’ancien chanteur de Noir Désir Bertrand Cantat, coupable du meurtre de Marie Trintignant en 2003. Non pas que je doutais de l’horreur du crime commis et de la légèreté avec laquelle il avait été condamné, sans parler de l’indécence de ses tentatives de retour. Mais je ne soupçonnais pas à quel point sa personnalité toxique de pervers narcissique, d’une possessivité maladive envers les femmes, avait bénéficié du soutien de tout le groupe, ainsi que d’une bonne partie de l’industrie musicale.

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“Pour les écorchés, serre-moi encore / Étouffe-moi si tu peux, toi qui sais où / Après une subtile esquisse / On a enfoncé les vis / Nous, les écorchés vifs / On en a, des sévices” : à 13 ans, ces paroles me touchaient comme elles peuvent résonner chez une ado mal dans sa peau, qui a l’impression que l’horizon de sa petite ville de province est un mur infranchissable et que personne ne comprend rien à rien. J’ai essoré des cassettes entières que j’écoutais alors sur un Walkman Sony décoré d’autocollants, m’endormant presque tous les soirs avec la voix de Cantat et des guitares saturées – aujourd’hui encore, je suis capable de réciter par cœur la quasi-intégralité des paroles de leur catalogue. Entre Nirvana, un portrait de Rimbaud et la jeune fille qui tend une fleur à l’arme d’un policier de Marc Riboud – oui, j’étais à ce point une caricature –, il y avait bien sûr une affiche du groupe. En ce début des années 2000, je me sentais moyennement concernée par l’esthétique “piercing au nombril sous crop top et cheveux torturés au Babyliss”. Le mantra de Daria, “sick sad world”, me paraissait plus juste.

Aussi, ce jour de fin août 2003, lorsque la radio annonça qu’un “drame” s’était produit à Vilnius entre le chanteur et la comédienne Marie Trintignant, un sacré bout de mon petit monde s’est écroulé. Sans que je parvienne à bien identifier pourquoi, la rhétorique du “crime passionnel” me collait déjà un peu la nausée, et malgré toute mon admiration pour l’œuvre de Cantat et du groupe, je me sentais définitivement trahie – comme quoi, même à 15 ans, on est capable de comprendre qu’on ne tue pas par amour et que le talent ou le soi-disant statut de “poète maudit” ne justifie pas tout. Depuis, il m’est bien évidemment arrivé de réécouter leurs albums, plus par nostalgie qu’autre chose, toujours avec une pointe de culpabilité. Je me racontais que Noir Désir était une œuvre collective, et non pas le travail d’un seul homme. Mais depuis les révélations d’une forme de complicité dans le silence de tous les membres du groupe – le documentaire parle d’omerta, comme si Cantat avait le statut d’un parrain de la mafia –, être désinvolte et n’avoir l’air de rien relève de l’impossible.

Ce qui est étrange, c’est ce sentiment de deuil et de trahison vécu à plusieurs reprises, qui me paraît encore emporter une partie de moi-même, alors que mon adolescence s’éloigne à grands pas – et qu’il faudrait me payer très cher pour y revenir, merci bien. La faute à mon sentiment d’admiration ? Sans doute. Il n’y a rien de rationnel dans l’admiration qui, comme nous le rappelions dans un ancien numéro de Philosophie magazine (“Avons-nous besoin d’admirer ?”, février 2020), rompt notre rapport instrumental au monde pour créer une brèche, une exception. Comme l’écrit Descartes dans Les Passions de l’âme (1649), l’admiration est “une subite surprise de l’âme qui fait qu’elle se porte à considérer avec attention les objets qui lui semblent rares et extraordinaires”. Ce qui est intéressant avec cette définition, c’est qu’elle en dit davantage de l’admirateur que de l’objet admiré. Au fond, les qualités de l’objet (ou de la personne) admiré importent peu. Ce qui compte, c’est la faculté (sans doute un rien désespérée face à la laideur du monde) de pouvoir extraire certains êtres de la routine et de l’ordre morne des choses. Qu’ils finissent par chuter de leur piédestal, c’est leur problème. Et s’ils pouvaient éviter d’en faire une chanson, on leur en serait reconnaissant. »