Entretien avec Luc Ferry

Du Chaos au logos

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Cet article est issu du Hors-série n°30 de Philosophie magazine « Le miracle grec », en kiosque le 01 juillet 2016. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

La philosophie grecque a succédé à la mythologie. Le philosophe Luc Ferry détaille ce passage, moins discontinu et définitif qu’il n’y paraît, analogue au processus qui, dans l'Histoire, mène du récit religieux au discours rationnel et laïc.

Quelle filiation établissez-vous entre mythe et philosophie ?

Luc Ferry / Par-delà les ruptures évidentes entre mythos et logos, discours littéraire et discours philosophique, fiction et document, légendes et faits historiques, etc., la philosophie n’en a pas moins toujours été, dans ses époques les plus grandioses, liée à un processus de sécularisation d’un moment religieux qui la précédait. Pas de philosophie grecque sans mythologie, pas d’idéalisme allemand sans Réforme protestante, pas de « déconstruction » sans mort de Dieu. Que ce double jeu de rupture et de continuité soit attesté en Grèce est une évidence cachée qu’il est essentiel de bien comprendre : d’un côté, les premiers philosophes vont reprendre à leur compte toute une part de l’héritage religieux tel qu’il s’inscrit notamment dans les grands récits mythiques touchant la naissance des dieux et du monde ; mais d’un autre côté, cet héritage même va être considérablement modifié, à la fois traduit et trahi dans une nouvelle forme de pensée, la pensée rationnelle, qui va lui donner un sens et un statut nouveaux. C’est comme cela qu’on va passer de Mythos à Logos, les deux mots désignant à la fois une rupture radicale et une continuité secrète, un passage du légendaire au rationnel, du prêtre au philosophe, certes, mais un passage sur fond de continuité dans les questions comme dans la quête d’unité. Comme Vernant l’avait entrevu, la philosophie ancienne, pour l’essentiel, « transpose, dans une forme laïcisée et sur le plan d’une pensée plus abstraite, le système de représentation que la religion a élaboré. Les cosmologies des philosophes reprennent et prolongent les mythes cosmogoniques… Il ne s’agit pas d’une analogie vague. Entre la philosophie d’un Anaximandre et la théogonie d’un poète inspiré comme Hésiode, Cornford montre que les structures se correspondent jusque dans le détail ». J’y insiste, cette thèse ne vaut pas seulement pour le « miracle grec », mais pour toutes les grandes périodes de l’histoire de la philosophie.

Deux voies d'accès à l’harmonie
« Il y a un lien essentiel entre la mythologie, qui narre la construction de l’harmonie nécessaire à la vie bonne, et la philosophie qui nous invite à la comprendre rationnellement afin de nous y ajuster par l’éthique »
 

Dans ce processus de sécularisation, Homère et Hésiode jouent-ils un rôle différent ?

/ Là aussi, il s’agit d’une évidence cachée : l’Odyssée d’Homère et la Théogonie d’Hésiode, malgré les différences évidentes qui séparent une épopée d’un poème ésotérique, ont fondamentalement la même structure. Les deux récits vont de Chaos à Cosmos, de la guerre à la paix, de la haine à l’amour ; bref, de la vie mauvaise à la vie bonne. Au commencement, dans la Théogonie, il n’y a pas le Verbe, le Logos harmonieux et divin, comme dans l’Évangile de Jean mais, au contraire, comme chez Homère, le Chaos et la guerre. Chaos n’est pas encore une divinité personnelle. Il n’a pas de visage, de caractère, de conscience. C’est juste un abîme, un trou noir, une espèce de puits sans fond, un lieu où tout est indistinct (apeiron : sans délimitation). Si vous voulez vous faire une idée plus concrète de Chaos, pensez à ces cauchemars que nous faisons tous un jour ou l’autre, où l’on tombe sans fin, sans pouvoir jamais s’arrêter. Chaos, c’est exactement cela. C’est un trou noir et si vous tombiez dedans, rien ne pourrait plus jamais stopper votre chute. Fort heureusement, une deuxième divinité apparaît – on ne sait pas trop comment, c’est une sorte de miracle. Cette divinité est comme la rose d’Angelus Silesius [1624-1677] : « la rose est sans pourquoi, elle fleurit parce qu’elle fleurit », c’est le miracle de l’Être, pour parler comme Heidegger. Elle s’appelle Gaïa, la Terre. En tout cas, une fois qu’elle est là, il est clair qu’elle est tout le contraire de Chaos. Gaïa ne vous laisse pas tomber. Dans tous les sens du terme. C’est du solide. Si vous posez le pied sur elle, elle vous soutient. C’est à la fois la terre, mais c’est aussi la mère sur laquelle on peut compter, sur laquelle on peut s’appuyer : c’est d’elle que vont sortir quasiment toutes les autres divinités, dont Ouranos, le ciel. Gaïa engendre Ouranos à partir d’elle-même, avec ses propres forces, sans avoir besoin pour cela ni d’un mari ni d’un amant. Mais une fois qu’Ouranos est né, il devient justement son amant, et, à force de faire l’amour avec Gaïa, Ouranos lui fait une série d’enfants, à commencer par les douze Titans, des êtres de guerre, de pures puissances chaotiques, et ce pour une raison de fond : ce sont les premiers dieux personnels, et, en tant que tels, ils sont encore très proches du chaos originel, donc très proches de la violence et de la guerre. Je ne continue pas le récit. Les Titans vont engendrer les Olympiens, et une guerre terrible aura lieu entre ces deux générations de dieux. Peu importe ici le détail de ce conflit. L’essentiel est de noter qu’on va bel et bien retrouver une trame analogue à celle de l’Odyssée, un récit qui va, lui aussi, de la guerre à la paix, de Chaos à Cosmos. Or l’enjeu de cette construction n’est pas seulement poétique ou littéraire. Il faut bien comprendre que sans l’existence d’un ordre cosmique paisible et harmonieux, la vie bonne ne serait pas possible pour les mortels. En effet, d’Homère jusqu’aux stoïciens en passant par Hésiode, Platon et Aristote, la vie bonne va se définir avant tout comme une mise en harmonie de soi avec l’harmonie du monde – ce qui suppose d’abord un récit de la façon dont cette harmonie a été engendrée par les dieux. Là encore, le lien entre la mythologie, qui raconte cette construction, et la philosophie qui nous invite à la comprendre rationnellement par la theoria afin de nous y ajuster par l’éthique, est donc absolument essentiel.

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