Éloge du lâcher-prise
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Cet article est issu du numéro 32 de Philosophie magazine « 32 - septembre 2009 », en kiosque le 27 août 2009. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Grand principe d’un univers en perpétuel changement, le Tao est également un sentier vers la sagesse. Pour le suivre, l’homme doit apprendre à s’abstenir de toute action qui entrave le cours spontané de la nature.
Tao, voie
Tao (ou dao en pinyin) est un des termes les plus fréquents de la langue chinoise. Il signifie voie, chemin, mais aussi méthode ou doctrine. Avec Laozi, il prend une signification métaphysique et cosmologique. Sur le plan métaphysique, le Tao, ou la Voie, est le principe premier, la vérité ultime. C’est l’être absolu qui, en tant que tel, ne saurait être nommé, perçu ou connu. La Voie est ineffable et indéfinissable, aussi est-ce le concept de vide qui la caractériserait le mieux. Sur le plan cosmique, le Tao est le fondement du monde, la matrice insondable de toute chose. Laozi évoque la « mère des dix mille êtres » (Daodejing, 1) (1) ou la « source jaillissante où l’on puise sans jamais qu’elle s’épuise » (4). Le Tao a deux modalités, yang et yin. Le yang est l’élément masculin, l’actif, le lumineux, le chaud ; le yin est l’élément féminin, le passif, l’obscur, le froid. Ces deux forces sont l’envers et l’endroit d’une même entité, le Tao. Ce qui fait l’originalité de la pensée de Laozi, c’est l’importance accordée au yin, à la réceptivité : « La femelle, par sa passivité, aura toujours raison du mâle. » (61). Le motif du retour à l’origine, qui est repos, est omniprésent dans le Daodejing : « Face au pullulement des êtres, je contemple leur retour. La création, en un incessant carrousel, revient toujours à sa racine. » (16). Mû par l’entrelacement du yin et du yang, l’univers taoïste est essentiellement dynamique ; il s’auto-organise et se régénère constamment lui-même. Et pour reprendre une image de Zhuangzi, « les êtres baignent dans le Tao comme les poissons dans la mer » (Zhuangzi, chapitre VI). Nous avons là une vision du monde naturaliste, panthéiste ; nulle transcendance, mais une immanence fluide, si tant est que ces concepts occidentaux soient totalement adaptés pour comprendre le taoïsme et la pensée chinoise…
(1) La traduction du Daodejing utilisée est celle de Jean Levi (Lao-tseu, Albin Michel, 2009 ; cf. cahier central). Entre parenthèses, le numéro du paragraphe cité.
Wuwei, non agir
Cette notion de non-agir est centrale chez Laozi. Mais l’expression ne doit pas induire en erreur : le non-agir ne correspond pas à l’inaction et à la passivité. Il désigne plutôt le laisser-faire, l’attitude qui consiste à ne pas contrarier le Tao, cette loi de l’univers. Il s’agit de faire en sorte que le dynamisme cosmique suive son cours. Pour cela, il faut se couler dans le mouvement du devenir, s’abstenir de toute action intentionnelle susceptible de l’entraver. Renoncer à prendre une initiative est en définitive un facteur de force. Une image fréquente dans la pensée chinoise et dans le Daodejing est celle de l’eau : « Rien de plus faible et fluide que l’eau, mais pour entamer ce qui est dur et fort, rien ne la surpasse, rien ne la remplace. » (78). Par sa souplesse, l’eau vainc toutes les résistances et exprime ainsi « les avantages du non-agir » (43). Laozi affirme donc que toute intervention est intempestive et que l’homme doit se fondre dans la nature pour garantir la justesse de ses actes. Un exemple pourrait être celui du peintre qui s’absorbe dans le paysage qu’il contemple, seul moyen de le reproduire sans effort. La doctrine du non-agir est valable pour l’individu, mais aussi pour la communauté, comme en attestent les thèmes de l’art de gouverner et de la spontanéité.