Livre
En rouge et noir : Georges Sorel, notre contemporain ?
“Comment un terne ingénieur des Ponts et Chaussées du XIXe siècle est-il entré au panthéon des héros révolutionnaires, inspirant nombre de figures historiques jusqu’aux plus controversées ?”© Editions du Cerf
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Disparu il y a un peu plus de cent ans, Georges Sorel reste une figure aussi mythifiée que sulfureuse de l’histoire politique. Pour problématique qu’il soit, son éloge de la violence comme processus de régénérescence morale reste actif dans l’imaginaire social. Une récente biographie documentée d’Arthur Pouliquen, Georges Sorel. Le mythe de la révolte (Éd. du Cerf) rappelle combien la légende de Sorel traverse notre présent.
Serions-nous en train de vivre un « moment sorélien » ? Les manifestations répétées contre le projet de loi sur les retraites, après celles des « gilets jaunes », et d’autres encore, ne sont-elles pas en effet l’expression éruptive de la violence révolutionnaire théorisée par Georges Sorel (1847-1922) dans son texte le plus connu Réflexions sur la violence (1908) ? Apôtre d’une classe ouvrière chargée d’abattre la République bourgeoise (le « bloc bourgeois », dirait-on aujourd’hui), Georges Sorel fut la voix d’une radicalité politique qui n’a cessé de nourrir un imaginaire insurrectionnel, tout en suscitant une vraie méfiance dans l’historiographie du mouvement social.
Son apologie de la violence, ses affinités supposées avec le fascisme italien ou avec l’antisémitisme maurrassien en ont fait une figure sulfureuse, difficile à saisir. On le présente encore aujourd’hui à la fois comme un révolutionnaire conservateur, un socialiste autogestionnaire et anticolonial, un nationaliste fervent, un réinventeur ou un falsificateur du marxisme, un intellectuel vomissant les intellectuels, ou même un précurseur du fascisme, admiré par Benito Mussolini, mais aussi, il est vrai, par Antonio Gramsci. Hannah Arendt le considérait comme un philosophe infréquentable, beaucoup trop motivé par la haine profonde de la société bourgeoise et la glorification de la violence.
Gauche et droite l’ont tour à tour revendiqué et réprouvé. Moins aimé que son homonyme Julien, héros stendhalien dans Le Rouge et le Noir, Georges traîne ainsi une légende qui elle-même oscille entre le rouge et le noir de la révolution, pour virer du côté d’un marron opaque. Bref, Sorel n’a jamais été très clair, d’où la gêne qu’il suscite encore dès qu’on aborde son œuvre et son héritage ambigu. Comment s’y retrouver dans la multitude des lectures contradictoires ? C’est à cet exercice d’éclaircissement que se livre le politiste Arthur Pouliquen, spécialiste de l’histoire sociale, dans son premier livre, biographique, Georges Sorel, le mythe de la révolte.