Histoire
Entre admiration, respect et rejet… De Gaulle vu par Sartre, Camus, Aron
Le général Charles de Gaulle dans le Tyrol en Autriche en 1945. © Maurice Zalewski/Gamma-Rapho
Cet article est réservé aux abonnés.
De Gaulle a été général, résistant, président, orateur, homme de lettres, adulé par une partie des Français et conspué par une autre… Alors que le second volet du film La Bataille de Gaulle, d’Antonin Baudry, est sorti dans les salles de cinéma, une histoire philosophique de ce personnage hors norme s’impose. Tour d’horizon.
Raymond Aron : une adhésion critique
Parmi les philosophes français de son temps, Raymond Aron est celui qui exprime le plus franchement son gaullisme. S’il n’entend pas l’appel du 18-Juin, il rejoint pourtant les Forces françaises libres à Londres quelques jours plus tard. Dès 1940, il est secrétaire de rédaction du journal résistant La France libre. Malgré les tensions entre le rédacteur en chef de la revue André Labarthe et de Gaulle, l’équanimité du tempérament d’Aron le pousse à la modération.
“Même seul, avec lui-même, de Gaulle se pensait en tant qu’incarnation de la France”
À la mort du général, il se souviendra de l’impression que ce dernier lui a laissée à l’époque : « J’écoutais, avec un mélange d’admiration et de stupeur : même seul, avec lui-même, il se pensait en tant qu’incarnation de la France » (Le Figaro, 16 novembre 1970).
De Gaulle est un homme aux marges qui vise à donner à la France de nouvelles fondations : après avoir incarné la Résistance à Londres, il prend la tête d’un gouvernement provisoire hétéroclite et tente de faire adopter une Constitution… qui ne le satisfera pas, l’amenant à se retirer dès 1946, par dépit.
Dans cette figure, Aron entrevoit un équilibre entre le parlementarisme anglais et le système présidentiel américain. Il y entend aussi les questionnements qui animent sa philosophie : comment est-il possible de parler en mon nom et au nom des autres ? C’est lorsque le gaullisme résistant se mue en parti, le Rassemblement du peuple français, en 1947 que le philosophe fait entendre son espoir. Dans une tribune au Figaro, le 23 octobre, Aron écrit :
“Le gaullisme, qui est issu de la Résistance et qui a vécu pour elle, n’avait ni doctrine ni volonté en politique intérieure. Il a subi, de bon ou de mauvais gré, une évolution qu’il n’était peut-être pas en mesure de détourner. Le Rassemblement n’a pas de doctrine arrêtée, mais on lui devine une volonté, orientée peut-être à contresens de la pesanteur historique. À une époque où tout conspire à renforcer les partis de masses et les syndicats dictatoriaux, il s’en prend aux uns et aux autres pour rendre une marge de liberté aux individus et à l’État. Pouvoir fort et citoyens libres, la formule garde un accent radical – pourvu que le premier terme n’écrase pas le second”
En 1968, Aron se désole de voir le président attaqué. Le philosophe s’est pourtant éloigné de la ligne gaulliste, à deux reprises. Il juge sa politique étrangère de courte vue, et ses remarques sur Israël irrecevables. Là où Aron souligne la nécessité d’une union américano-européenne face au bloc soviétique, de Gaulle, lui, semble prôner une politique du repli national. Et quand le général devenu président s’oppose fermement à la stratégie israélienne de la guerre des Six Jours (juin 1967), Aron écrit : « Je souffre comme eux, avec eux, quoi qu’ils aient dit ou fait, non parce que nous sommes devenus sionistes ou Israéliens, mais parce que monte en nous un mouvement irrésistible de solidarité » (Le Figaro littéraire, écrit le 4 juin mais publié le 12 juin 1967).