Politique
Épiceries municipales : une idée ancienne qui a de l’avenir ?
Vue extérieure de l’entrée du marché “La Marqueta” à New York (États-Unis), le 14 avril 2026, lors de la conférence de presse du maire Zohran Mamdani pour discuter des épiceries appartenant à la ville. © Erik Pendzich/Shutterstock/Sipa
Inflation, précarité alimentaire, écarts de revenus croissants : de plus en plus de personnes peinent à bien se nourrir. La solution résiderait-elle dans le système d’« épiceries municipales », porté notamment par le nouveau maire de New York ? L’idée, ancienne, reprend des couleurs.
C’était une promesse de campagne de Zohran Mamdani, nouveau maire démocrate de New York, qui fêtait il y a peu ses cent jours à la tête de la mégalopole. Un premier site d’« épicerie municipale » a été choisi, sur le marché de La Marqueta (est de Harlem). La structure de 800 m2, qui doit être entièrement construite, ne devrait pas être achevée avant 2029. D’autres épiceries, installées dans des bâtiments existants, devraient avoir ouvert entretemps – la première est prévue pour 2027. Les cinq commerces doivent, pour le maire, aider les New-Yorkais à faire face à l’augmentation du coût des consommations alimentaires.
Le fonctionnement concret de ces projets reste, pour le moment, peu explicite. Ces épiceries gérées par la ville devraient être ouvertes à tous sans conditions de revenus – mais leur implantation devrait viser en priorité des quartiers pauvres, dans un premier temps du moins. La ville devrait prendre en charge elle-même ou via une régie publique la gestion de ces commerces. L’absence de taxe foncière et l’achat groupé à grande échelle (un peu comme une centrale d’achat), sans doute auprès de producteurs locaux, ainsi que l’absence d’objectif lucratif, devraient permettre de garantir des prix bas. Le dispositif se veut en somme universel mais ciblé.
Boulangeries municipales, un vieux débat
Cette idée de commerces municipaux n’est pas nouvelle. Elle est défendue par de nombreux penseurs de gauche à la fin du XIXe siècle, dans différents pays européens, en France notamment. Au début de la IIIe République, dans les années 1870, les revendications se concentrent sur les boulangeries municipales, dans un contexte de hausse du prix du pain – la base de l’alimentation. « Le pain, c’est la vie du pauvre. On ne peut laisser au hasard la fixation du prix », affirment certains.
“Pour les socialistes du XIXe siècle, le ‘service alimentaire’ doit être public, au même titre que l’instruction ou les hôpitaux”
L’implication dans la vie municipale divise les socialistes, à l’époque. Jules Guesdes considérait que l’avènement du socialisme ne pouvait que passer par une révolution à l’échelle nationale. Paul Brousse, de son côté, soulignait l’intérêt de la participation à la vie politique locale. Ce dernier se présente aux élections à Paris en 1881 avec un programme inspiré par le socialisme municipal, dans lequel il défend notamment la création de boulangeries gérées par la mairie. D’autres mairies socialistes expérimentent le système.
La proposition est également portée par des syndicalistes. Elle est discutée lors du quatrième Congrès de la Confédération générale du travail en 1898. « C’est pour prouver que nous ne sommes pas des capitalistes que nous avons demandé qu’on étudie la question des boulangeries municipales, dans lesquelles on ne doit pas prélever de bénéfices », lance Auguste Ternet. L’anarchiste Fernand Pelloutier réplique : « Créer des boulangeries municipales, ce serait tuer les boulangeries coopératives », organisée indépendamment du pouvoir.
Épiceries sociales et solidaires
Malgré quelques oppositions, le Congrès entérine l’idée. « Cela aurait le double but de fournir du pain à toutes les familles à un prix aussi bas que possible, la commune ne devant prélever qu’une minime majoration pour assurer l’entretien de l’outillage, et permettrait également, en cas de calamité publique, d’assurer des subsistances à tous. » Deux ans plus tard, la proposition est reprise dans un cadre plus large lors du cinquième Congrès socialiste international qui se tient à Paris. Les initiatives municipales des socialistes, « embryons de la société collectiviste », doivent, selon le texte, être tournées vers la création de « services communaux » (transports urbains, éclairage, eaux, lavoirs, magasins communaux...). Le « service alimentaire » est considéré comme une mission de service public au même titre que l’instruction ou les hôpitaux.
En résumé, la proposition de Mamdani ne date pas d’hier. Elle est presque aussi ancienne que le socialisme lui-même ! Dans les faits, les « épiceries sociales et solidaires » sont en général des initiatives mixtes : elles associent presque toujours banques alimentaires, association locales et municipalités (les centres communaux d’action sociale), dans le but de fournir des denrées alimentaires à des prix abordables. Reste à voir quelles formes prendront les structures new-yorkaises.
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