“Est-ce la libido qui gouverne le monde ?”
© Séverine Scaglia
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Cet article est issu du numéro 131 de Philosophie magazine « Quand est-on soi-même ? », en kiosque le 04 juillet 2019. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Question d’Inès Martin
Pour qu’elle gouverne le monde, il faudrait qu’il soit gouverné par des individus. Or rien n’est moins sûr. Le monde est gouverné d’après Hegel par la marche d’un Esprit supérieur, d’après Marx par la lutte des classes, d’après Auguste Comte par les étapes nécessaires, et comme suprahumaines, du progrès scientifique… Plus près de nous, Braudel et les historiens de l’École des annales ont montré l’enchevêtrement des structures (géographique, économique, sociale, etc.) travaillant le réel pour faire avancer l’Histoire, ne laissant aux individus, à leurs désirs et à leurs ambitions, qu’un rôle restreint. À ceci s’ajoute le hasard, point de rencontre de toutes ces structures. De plus, même si les individus gouvernaient le monde, on pourrait aussi penser qu’ils le font avec leurs idées, leurs idéaux, plus qu’avec leur libido, énergie associée d’après Freud au refoulement des pulsions agressives ou sexuelles, et susceptible d’être sublimée dans la créativité. Enfin, et à l’opposé des arguments précédents, quand on observe certaines figures au pouvoir – Donald Trump ou Kim Jong-un –, on a plutôt l’impression que ceux qui « gouvernent » le monde, et risquent de le mener à sa perte, le font avec leurs pulsions davantage qu’en sublimant leur libido. La pulsion est primaire, directe, naturelle.
Sublimer sa libido, c’est au contraire emprunter un chemin indirect, celui de la culture : se servir de l’énergie des pulsions refoulées mais au service de la civilisation. Reste que devant l’état du monde, la nécessité de le gouverner et même, au sens de Camus, de simplement le préserver, nous allons avoir besoin d’hommes et de femmes capables d’appréhender sa complexité, cet entrelacs de structures qui fait sa chair même, tout en gardant des idéaux et une foi en l’action humaine sans lesquels il n’y a plus de politique possible. La tâche est rude. Et elle ne pourra être menée sans, précisément, l’énergie de la libido : cette force de vie qui vient du refoulement et peut être réemployée, satisfaite obliquement – sublimée donc – dans les plus grandes aventures de la civilisation. La libido ne gouverne sans doute pas le monde, mais seule la sublimation de la libido permettra peut-être de le sauver.