Est-il absurde d’enfanter ?

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Cet article est issu du numéro 27 de Philosophie magazine « 27 - mars 2009 », en kiosque le 26 février 2009. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Difficile d’imaginer deux pensées plus antagonistes que celles de Roland Jaccard, nihiliste disciple de Schopenhauer qui n’a jamais voulu d’enfants, et Nancy Huston, féministe ayant d’abord refusé d’être mère avant de changer d’avis. L’un et l’autre s’expriment sur la possibilité d’une vie accomplie sans connaître la parentalité.

Roland Jaccard, vous n’avez pas d’enfants et n’en avez jamais désiré. Pourquoi ?

Oui ! « Donner la vie m’est très tôt apparu comme un acte mauvais, voire criminel. »

Roland Jaccard

Cela s’est imposé à moi, pendant l’adolescence, comme une évidence : donner la vie m’est clairement apparu comme un acte mauvais, voire criminel. Je pensais d’ailleurs que cette opinion était largement partagée, et j’ai été stupéfait, en discutant avec des jeunes gens de mon âge, de constater qu’ils avaient au contraire envie que l’humanité se perpétue.

 

Rejetiez-vous les valeurs de la famille ?

Non, ma position ne procède pas de cet argumentaire égoïste, propre à ceux qui craignent, par exemple, que la vie de famille leur prenne trop de temps ou entrave leur liberté sexuelle. Je suis né en 1941. Dans ma jeunesse, j’ai très tôt pris conscience des atrocités auxquelles l’homme soumet l’homme, de cette suite ininterrompue de mauvais traitements, de tortures et d’exterminations qu’on appelle l’Histoire. Certes, j’avais échappé à la tragédie, mais je n’y étais pas indifférent. Je me disais qu’en faisant des enfants je contribuerais à la perpétuation de la cruauté foncière de la condition humaine. À moins de partir du postulat commun aux trois monothéismes selon lequel, aussi pénible que soit l’existence terrestre, un paradis vous attend ensuite en cas de bonne conduite, à moins d’imaginer qu’à la clé de ce monde-ci il y a une éternité de volupté, de bonheur, de présence à Dieu, je ne vois aucune consolation au malheur d’être né. D’ailleurs, le spectacle des atrocités du présent est assez dissuasif. Comme dit Cioran, « je ne comprends pas que les femmes n’avortent pas simplement en regardant le journal télévisé ».

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