Société
Êtes-vous un “micro-fasciste” ?
Gilles Deleuze et Félix Guattari. © Marc Gantier/Gamma
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Et si le fascisme n’était pas que l’affaire des fascistes, mais une tendance présente en chacun de nous ? Le duo formé par Gilles Deleuze et Félix Guattari nous aide à y voir plus clair, et à penser d’une autre manière la progression des idées réactionnaires.
Depuis l’élection de Donald Trump, les questionnements pullulent concernant les dérives potentiellement fascistes de la politique états-unienne. En France, on s’inquiète de la montée de l’extrême droite. Au lieu de partir du haut, de l’analyse d’une idéologie de plus en plus radicale dans laquelle s’enfonceraient responsables politiques et électeurs, Félix Guattari et Gilles Deleuze [auquel nous consacrons en ce moment même un hors-série, disponible en kiosque ou ici] nous prêtent leurs lunettes micro-politiques pour lire ces phénomènes d’une autre manière : si fascisme il y a, c’est d’abord sous la forme d’un « micro-fascisme », qui opère en chacun de nous et semblerait proliférer à grande vitesse dans les démocraties occidentales…
Micro et macro-politique
Dans Mille Plateaux (1980), le duo identifie deux manières distinctes d’analyser la société : la macro-politique et la micro-politique. La macro-politique pense les rapports sociaux comme résultant d’effets de structure : elle explique, par exemple, les relations entre deux conjoints par leur genre ou leur origine sociale, interprète une manifestation comme le produit d’un clivage ville/campagne, ou attribue la violence d’un policier à la tendance raciste et autoritaire de l’État. Toutes ces lectures ont le mérite de ne pas se reposer sur la fiction d’un sujet libre, autonome vis-à-vis des déterminations sociales, et ainsi d’expliquer d’une manière satisfaisante pourquoi certains comportements, pourtant non innés ou naturels, adviennent avec une régularité qui ne peut être le simple effet du hasard. Deleuze et Guattari ont pourtant l’intuition que sous les grandes structures qui organisent la société, il y a une multiplicité de désirs et de croyances qui ne sont ni totalement individuelles ou subjectives (elles sont déterminées socialement, historiquement etc.), ni totalement collectives ou homogènes (elles se différencient les unes des autres et échappent en partie à l’action des systèmes qui essaient de les totaliser). Intervient alors la micro-politique, qui est une tentative de penser ce qui est le plus imperceptible, ce qui échappe à nos catégories, et ce qui est, en même temps, susceptible d’engendrer des bouleversements profonds dans la société.