Extension du domaine du contrat
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Cet article est issu du numéro 78 de Philosophie magazine « 78 - avril 2014 », en kiosque le 27 mars 2014. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Tout cela n’est pas (que) sorti de son imagination. Dans sa propre vie, Sacher-Masoch s’est signalé par un certain nombre de goûts et de pratiques : obsession précoce pour la femme dominatrice (« déjà, tout enfant, j’avais pour le genre cruel une préférence marquée »), promptitude à se faire attacher ou fouetter, attrait pour les jeux coquins (il aimait se travestir en domestique, se faire traquer dans les bois par de jeunes filles)… Mais sa manie la plus singulière consiste à entériner sa propre soumission par contrat – fils d’un préfet de police, l’écrivain était également docteur en droit… Il signe un premier pacte le 8 décembre 1869 avec une certaine Fanny von Pistor. Rien ne manque au document, la durée de validité, les obligations des deux parties : « Sur sa parole d’honneur, M. Léopold de Sacher-Masoch s’engage à être l’esclave de Mme de Pistor, et à exécuter absolument tous ses désirs et ordres, et cela pendant six mois. Par contre, Mme Fanny de Pistor ne lui demandera rien de déshonorant (qui puisse lui faire perdre son honneur d’homme et de citoyen). En outre, elle devrait lui laisser six heures par jour pour ses travaux, et ne jamais regarder ses lettres et ses écrits. À chaque infraction ou négligence, ou à chaque crime de lèse-majesté, la maîtresse (Fanny Pistor) pourra punir selon son bon plaisir son esclave (Léopold de Sacher-Masoch). […] Par contre, Fanny Pistor s’engage à porter des fourrures aussi souvent que possible, et surtout lorsqu’elle sera cruelle. » Les amants partent en Italie pour exécuter ledit contrat, mais Fanny s’entiche d’un acteur – Sacher-Masoch rentre seul en Autriche ; l’affaire l’inspirera grandement pour achever La Vénus à la fourrure. Quelques années plus tard, rebelote : cette fois-ci, c’est avec sa femme, Aurora Rümelin, épousée en 1873 et rebaptisée illico « Wanda », que le romancier signe un contrat. Le texte franchit encore un cap dans le renoncement à soi : c’est un CDI sans aucune contrainte pour la mariée et surtout, les aboutissants ne connaissent plus de limites. Exemple de ce que Sacher-Masoch reconnaît à Wanda : « Je pourrai vous congédier à toute heure, mais vous n’aurez pas le droit de me quitter contre ma volonté, et si vous veniez à vous enfuir, vous me reconnaissez le pouvoir et le droit de vous torturer jusqu’à la mort par tous les tourments imaginables. Hors moi, vous n’avez rien ; pour vous, je suis tout, votre vie, votre avenir, votre bonheur, votre malheur, votre tourment et votre joie. Vous devez accomplir tout ce que je demanderai, que ce soit bien ou mal, et si j’exige un crime de vous, il faudra que vous deveniez criminel, pour obéir à ma volonté. Votre honneur m’appartient, comme votre sang, votre esprit, votre puissance de travail. Je suis votre souveraine, maîtresse de votre vie et de votre mort. S’il vous arrivait de ne plus pouvoir supporter ma domination, et que vos chaînes vous deviennent trop lourdes, il vous faudra vous tuer : je ne vous rendrai jamais la liberté[1]. » La torture, le meurtre, le suicide : l’abîme par consentement mutuel. Au grand dam de Sacher-Masoch, Wanda ne respectera qu’à contrecœur ses devoirs conjugaux. Inéluctable, la séparation survient en 1882, le divorce en 1886… Quoi qu’il en soit, le formalisme contractuel de Sacher-Masoch, mort en 1895, est peut-être une piste pour expliquer le « succès » actuel du masochisme, dans nos sociétés libérales et surjuridicisées, où tout ou presque doit être filtré par le droit. De là à signer, à la prochaine rencontre, un contrat type Masoch ?