La lettre du lundi
Face aux menaces de Trump contre l’Europe : et si l’on remontait la pente de la modernité ?
© Nicolas Tucat, Mandel Ngan/AFP
« En entendant les réactions contrastées des dirigeants européens face à la menace de Donald Trump de leur imposer de nouveaux droits de douane tant qu’ils s’opposeront à son projet d’annexion du Groenland, j’ai pensé au philosophe Leo Strauss et à sa vision des “trois vagues” de la Modernité, de Machiavel à Nietzsche.
Et je me suis dit : peut-être que face à un adversaire comme Trump, nous ne trouverons les ressources pour livrer bataille qu’en remontant à l’envers la pente de notre propre histoire.
Comment riposter ? En se battant, en discutant, en capitulant ?
La nouvelle menace formulée par Donald Trump pendant le week-end est “sans équivoque” selon ses propres termes. Si les huit pays européens (France, Allemagne, Royaume-Uni, notamment) qui sont montés au créneau contre le projet d’annexion ou de rachat du Groenland persistent, ils se verront imposer des droits de douane à hauteur de 10% à compter du 1er février.. Quitte à entamer une guerre commerciale.
Du côté des Européens, sous couvert d’afficher une riposte ferme et unitaire contre une menace “inacceptable”, les voix sont vite apparues discordantes sur le type de ripostes envisagées. Alors qu’Emmanuel Macron propose d’activer l’instrument “anti-coercition” – un “bazooka commercial” jamais utilisé susceptible de barrer l’accès du marché européen aux entreprises américaines –, Giorgia Meloni, tout en qualifiant la rétorsion de Trump d’“erreur”, considère qu’“il y a un problème de compréhension et de communication” entre l’Europe et les États-Unis concernant le Groenland. Dans le même registre, la Commission européenne appelait au “dialogue” plutôt qu’à “l’escalade”. Bref, si un petit nombre envisage d’installer un rapport de force ouvert avec l’Amérique de Trump, d’autres continuent à brandir l’idée d’un “malentendu”. Sans mentionner le Premier ministre slovaque Robert Fico qui, en visite à Mar-a-Lago ce week-end, a formulé son “accord total” avec le président américain sur la crise de l’UE…
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Derrière ce spectre d’attitudes contradictoires, je crois que l’on retrouve les trois grandes conceptions de la politique qui ont fait l’histoire de l’Europe moderne. À suivre le philosophe Leo Strauss (1899-1973), la Modernité européenne est en effet parcourue par trois grandes “vagues”, qu’il rattache à trois grands penseurs.
1) Combattre
La première, initiée par Machiavel, part de l’idée qu’il faut “abaisser le point de mire” par rapport aux Cités idéales forgées par Platon et Aristote : s’intéresser à la “réalité effective” des rapports de forces, accepter, si nécessaire, d’“entrer dans le mal”, se décider à agir avec résolution pour infléchir l’histoire en vue de préserver la république contre ses adversaires. La politique devient alors une “technique”. Reprise par Hobbes et par Locke, elle aboutira à la formation des États modernes.
2) Raisonner
La seconde vague de la Modernité est incarnée, selon Strauss, par Rousseau : alors même que l’idée d’une loi et d’une raison naturelle s’est perdue, elle cherche dans le sentiment de l’existence et la bonté naturelle de l’homme un levier pour résister à la corruption du commerce et de la guerre de tous contre tous qui gronde sous la paix. Privé d’un étalon de mesure dans la nature, l’homme trouve dans la volonté générale le critère du juste. L’universel seul fait loi… mais il semble privé de force. Au bout du chemin, c’est l’idée que le dialogue et l’argumentation rationnelle sont le seul outil dont on dispose pour faire reconnaître son bon droit.
3) Accepter
Enfin, la troisième vague est incarnée par Nietzsche qui découvre avec le “sens historique” le fait que toutes les valeurs, naturelles ou universelles, au nom desquelles l’humanité s’est battue… sont des inventions historiques, relatives, datées, fragiles.
Voilà les trois vagues qui ont fait la Modernité, selon Strauss : la conquête, politique et technologique, du pouvoir qui se substitue à l’idéal utopique des Anciens ; la quête d’une réconciliation par la raison, ensuite ; enfin la découverte du relatif et de la pluralité irréductible des valeurs. Chacune est présente dans les attitudes adoptées aujourd’hui par les Européens face à Trump : les uns entendent agir de manière résolue pour faire mal à l’agresseur ; les autres en appellent à la raison communicationnelle ; quand les derniers se plient déjà au nouveau maître du moment et à ses valeurs. Mais leur affirmation désordonnée ne produit aucune cohérence. Pire, elles s’autodétruisent l’une l’autre.
À trop relativiser, comment éviter le fascisme ?
C’était déjà le cas dans le schéma proposé par Strauss : chaque vague semble emportée dans la suivante : le relativisme de Nietzsche absorbe le droit de Rousseau, qui absorbe la politique de Machiavel. Alors que Donald Trump soumet la Modernité à une nouvelle crise, peut-être faut-il faire en sorte que les trois vagues qui ont fait notre histoire puissent s’articuler à nouveau, autrement. Pour cela, il faudrait parvenir à tenir ensemble l’idée de la puissance, de l’universel et du pluriel. Refaire une place à l’action politique et à ses contraintes propres, sans effacer l’exigence du droit et de l’universel tout en ayant conscience que nous sommes emportés dans une histoire qui n’obéira jamais à la Raison. Et n’oublions pas qu’à défaut de glisser l’une dans l’autre, les trois vagues de la Modernité peuvent aussi donner naissance à des tempêtes. Comme le remarque Leo Strauss :
“La théorie de la démocratie libérale, comme celle du communisme, a pris origine dans la première et seconde vagues de la modernité ; il s’est avéré que l’implication politique de la troisième est le fascisme”
Leo Strauss, “Les Trois Vagues de la Modernité”, trad. M. Nafi, in : Le Philosophoire (2005/2)
Au-delà du défi politique, c’est bien un défi philosophique qui attend l’Europe. »