Football
Finale de la CAN : la leçon d’autorité de Sadio Mané expliquée par Alexandre Kojève
Rabat (Maroc), le 18 janvier 2026. Le joueur de l’équipe nationale de football du Sénégal Sadio Mané brandit le trophée après avoir remporté la finale de la Coupe d’Afrique des nations contre le Maroc. © AP Photo/Mosa’ab Elshamy/Sipa
Dimanche se tenait la finale de la Coupe d’Afrique des nations (CAN) opposant le Maroc au Sénégal. Le match, très mouvementé, a été sauvé par l’intervention du joueur Sadio Mané, qui a réalisé un acte d’autorité incontesté. Analyse avec Arendt et Kojève.
C’est une scène inédite dans l’histoire du football. Ce dimanche 18 janvier, lors du match de la finale de la Coupe d’Afrique des nations de football opposant le Maroc – hôte du tournoi – au Sénégal, l’équipe sénégalaise a tout simplement arrêté de jouer. Les footballeurs, rappelés par leur entraîneur Pape Thiaw, sont rentrés aux vestiaires, sous le regard médusé de millions de spectateurs. Ce coup de théâtre qui visait à contester la décision de l’arbitre de siffler un penalty en faveur du Maroc a créé un malaise durable dans le stade Prince Moulay Abdellah de Rabat.
Pendant de longues minutes, personne ne savait ce qu’il allait se passer. Des hommes en costume – membres du staff des deux équipes et organisateurs – se sont mis à occuper la pelouse. Nombre d’entre eux avaient décroché leur téléphone, comme pour chercher à l’extérieur du match des solutions ou des réponses à cette impasse footballistique. Sollicité de toutes parts, l’arbitre Jean-Jacques Ndala Ngambo faisait pleuvoir une série de cartons jaunes sur les joueurs ulcérés des deux équipes. Sur les gradins, même les supporters ne savaient plus quelle attitude adopter. Les cris et les sifflets emplissaient un stade à la fois survolté et profondément figé, frappé d’inertie. Tout le monde attendait fébrilement… que quelque chose advienne.
Quand dire, ce n’est pas faire
Mais rien ne se passait. La situation semblait verrouillée, comme ensevelie par un brouhaha de voix contradictoires. Il y avait, en premier lieu, la voix de l’arbitre, contestée par celle de l’entraîneur de l’équipe du Sénégal. À ces deux pôles antagonistes s’ajoutait l’autorité visuelle des écrans, via l’assistance vidéo à l’arbitrage (VAR), qui repassait en boucle les images de l’action litigieuse. Et par-dessus ces autorités officielles se devinaient toutes les voix inaudibles et officieuses des interlocuteurs téléphoniques des parties prenantes, ainsi que les propos – insultants, révoltés ou experts – des spectateurs commentant le match sur les réseaux sociaux. « Ça va évidemment faire le tour du monde, et c’est bien triste », déplorait un présentateur.
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Cette finale tant attendue était donc recouverte par un tohu-bohu de paroles d’experts en tout genre. Mais comme l’explique Hannah Arendt dans son essai La Crise de la culture (1954), l’expertise n’est qu’un « vestige » d’autorité. « L’expert n’est pas une personne réelle qui prend ses responsabilités. » Certes, il est « supposé savoir » ; en revanche, il est incapable de commander. Si tout le monde avait bien quelque chose à dire sur ce match, personne ne semblait en mesure de faire quelque chose pour déverrouiller une situation profondément inédite.
Coup de théâtre
C’est dans ce contexte qu’est intervenu Sadio Mané, joueur sacré champion d’Afrique en 2022 et considéré comme l’un des piliers de son équipe. Atterré par la situation, le numéro 10 s’est mis à rappeler ses co-équipiers, bravant l’ordre de son propre entraîneur. Visage décidé, il est passé à l’action : d’abord en faisant des grands gestes de ralliement, ensuite en allant chercher un à un les footballeurs contestataires qui avaient regagné les vestiaires.
Si l’intervention de Mané a si bien fonctionné, c’est parce qu’il a été le seul à agir. Les différents professionnels en présence ont parlé, mais tous leurs positionnements convergeaient vers une forme d’inertie, de passivité. Or, et comme le souligne le philosophe Alexandre Kojève (1902-1968) dans La Notion de l’autorité, « l’autorité est essentiellement active et non passive ». Il ne suffit pas de suspendre une action pour faire œuvre d’autorité : il faut passer à l’action. Pour ce penseur, le véritable acte d’autorité doit également « se distinguer de tous les autres par le fait qu’il ne rencontre pas d’opposition de la part de celui ou de ceux sur qui il est dirigé. Ce qui présuppose d’une part la possibilité d’une opposition, et de l’autre, le renoncement conscient et volontaire à cette possibilité ». En l’occurrence, les joueurs sénégalais auraient pu refuser de revenir jouer : mais ils ont suivi, adhérant au charisme et à la conviction très visible – et contagieuse – de leur coéquipier.
Quelqu’un aurait pu se rebeller contre cette soudaine prise de position de Mané. Mais il ne s’est rien passé. Tout le monde est revenu sur le terrain, et le match a repris. Un individu qui exerce une autorité légitime est selon Kojève capable de « changer le donné humain extérieur, sans subir de contrecoup, c’est-à-dire sans changer lui-même en fonction de son action ». Non seulement Mané n’a pas été affecté par son geste, mais sous son autorité, le match a pu recommencer, suivi par deux autres coups de théâtre en faveur du Sénégal qui ont changé la face du tournoi : le penalty raté de Brahim Diaz puis le but de Pape Gueye. Mané n’a pas fait que sauver son équipe : il a rendu la suite du match possible, sauvant du même geste la CAN, son équipe et tous les matchs à venir. Grâce à lui, le grand spectacle l’a en partie emporté sur l’inertie et le chaos.