Air du temps
“French Boomers” : “Les jeunes et les ‘boomers’ se jugent sans se regarder”
“Bernard et Chantal”, personnages entièrement générés par intelligence artificielle. © Capture d’écran X @frenchboomers
Cet article est réservé aux abonnés.
Sur le réseau social X, Bernard et Chantal forment un couple de « boomers ». Ils vantent leur sens de l’effort et critiquent la jeune génération. Ce compte parodique, qui connaît un grand succès, réinvente le thème du conflit des générations. Cela nous a donné envie d’interroger son administrateur, qui a souhaité rester anonyme.
Pouvez-vous nous présenter les deux faux boomers que vous mettez en scène ?
« Longtemps, je me suis levé de bonne heure. Maintenant, je profite. » C’est ainsi que Bernard pourrait paraphraser Proust : 35 ans à La Poste, l’idée tranquille qu’il a payé son dû à la République. 73 ans pour lui, 71 pour Chantal, institutrice puis directrice d’école, partie à 60 ans, pension confortable, devoir accompli. Ensemble, un peu plus de 6 000€ nets par mois. Une villa sur le bassin d’Arcachon achetée 800 000 francs en 1992, estimée 1,8 million aujourd’hui ; 5 appartements à Paris, dont 2 laissés vides « pour les petits-enfants, le jour où ils voudront se bouger ».
Quelle est leur philosophie de vie ?
Elle tient en quelques certitudes : le travail paie, la France a perdu le sens de l’effort, l’État doit faire des économies. Leurs expressions trahissent un référentiel disparu : « De notre temps », « Il faut savoir se priver », « Personne ne nous a rien donné ». Aucun des deux ne se croit privilégié : ils se croient méritants, et c’est une nuance qui décide de tout. Cette bonne foi, au sens bourdieusien d’une méconnaissance sincère des conditions sociales de sa propre réussite, est ce qui les rend instructifs. Bernard et Chantal ne sont pas cyniques : ce sont des bienveillants qui ne voient pas.
“Pour la première fois depuis l’après-guerre, le simple fait d’être jeune en France appauvrit relativement à ce que l’on serait devenu 20 ans plus tard”
Si Chantal ou Bernard devait dresser un portrait sociologique de cette jeune génération, quel serait-il ?
Une jeunesse qui critique le capitalisme en sirotant son matcha à 8€, refuse le CDI en province, rêve de la terre en habitant Paris, passe ses dimanches à se filmer dans des brunchs et ses lundis à se déclarer en burn-out. Pour Bernard, c’est de la mollesse ; pour Chantal, un défaut d’éducation. Aucun des deux n’envisagerait que ce malaise puisse être structurel. Ils voient une génération qui se plaint ; ils ne voient pas une génération qui ne parvient plus à habiter ce qu’elle reçoit.
Avez-vous puisé dans des sources universitaires ou littéraires pour façonner votre couple de retraités ?
Saint-Exupéry, surtout, m’a accompagné. Dans Pilote de guerre en 1942, il pose la phrase : « On meurt pour une cathédrale, non pour des pierres ; pour un peuple, non pour une foule. » Bernard et Chantal ont hérité d’une cathédrale. Ils nous laissent des pierres en vrac, et l’idée tranquille qu’ils ont, à leur tour, fait honnêtement leur part. C’est cette tranquillité-là, plus que leur patrimoine, que la jeunesse française a le plus de mal à accepter.