La lettre du mercredi
Gazon béni
©Evgen Prozhyrko/istockphoto
« “Full bush in a bikini !!” Non, il ne s’agit pas d’une énième variation à la laque Elnett du postiche trumpien mais d’une tendance TikTok qui, au plus profond de l’hiver, vient réchauffer autant les cœurs que les culottes. C’est la magie des réseaux sociaux qui, même contrôlés par des algorithmes malveillants programmés par des incels au bras tendu, parviennent à faire coexister la haine d’un slogan féministe détourné comme “Your body, MY choice” et l’enthousiasme de millions de jeunes femmes pour une photo où des poils pubiens dépassent d’un maillot de bain.
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Tout commence par un commentaire posté mi-janvier sur la plateforme de vente en ligne Etsy : une jeune femme y exprime sa satisfaction d’y avoir commandé un modèle de bikini en illustrant son propos d’une photo portée. Audace suprême : aucun rasoir, aucune crème dépilatoire ni bande de cire n’ont été sollicitées pour conformer ce maillot aux standards actuels de beauté, et la cliente affiche donc, comme si c’était la chose la plus naturelle et la plus anodine du monde, une toison qui dépasse gaiement du tissu. Étape suivante : une tiktokeuse tombe sur la photo en question et se filme en train de répéter comme une formule magique destinée à libérer le Jason qui sommeille en nous : “Full bush in a bikini !”, une dizaine de fois. Et des milliers d’internautes de lui emboîter le pas, au point que Vogue décrète dans la foulée que les poils pubiens sont désormais “couture”.
De la barbe du philosophe antique aux favoris IIIe République, en passant par la moustache du hipster contemporain, les poils masculins sont tantôt un emblème de pouvoir, tantôt un signe de sagesse ou de coolitude. Même lorsqu’ils perdent leurs cheveux, les hommes sont relativement peu pénalisés socialement. À présent que l’on sait que la calvitie résulte de la transformation de la testostérone en l’un de ses dérivés, la dihydrotestostérone, les chauves sont même perçus comme des modèles de virilité. Rien de tel pour les poils féminins, que l’on aime surtout cachés, rasés, épilés. Dans une enquête menée en 2020 par le collectif “Liberté, Pilosité, Sororité”, près de trois quarts des répondantes (72,3 %) disent avoir déjà rencontré une réaction négative au moins une fois dans leur vie au sujet de leur pilosité. La proportion grimpe parmi les plus jeunes : elles sont 80,4 % dans ce même cas, contre 49,4 % chez les plus de 55 ans. Le porno et sa mode des vulves imberbes, dominantes à partir des années 2000, sont les explications mises en avant.
Dans la hiérarchie des poils – car, oui, il y en a une –, les poils pubiens demeurent les plus tabous d’entre tous. Si on observe une certaine libération des poils féminins de jambe ou d’aisselle, rares, voire inexistants sont les maillots fournis sur les plages. Alors que la nudité féminine ne pose aucun problème aux artistes, du moment qu’elle s’affiche lisse et pimpante, les monts de Vénus sont en revanche sponsorisés par l’ancêtre de Body Minute option “intégral”. Il faut attendre les nus de Suzanne Valadon à la fin du XIXe siècle pour voir des femmes afficher insolemment leurs toisons – et, non, L’Origine du monde de Courbet ne compte pas : il s’agit d’une allégorie sans visage. Qu’a donc le poil pubien féminin pour nous faire tant rougir ?
Hypothèse – peut-être capillotractée, mais garantie sans repousse : potentiellement tout aussi fournies que leurs pendants masculins, les vulves féminines laissées en jachère signaleraient l’impossibilité pour les genres de se distinguer, au sens sociologique du terme. Regardées sous une ceinture fournie, la séparation et la hiérarchisation des genres sont paradoxalement moins évidentes, alors même que le sexe biologique est censé ne plus pouvoir jouer sur l’ambiguïté. À moins d’un dérèglement hormonal, pas de barbe luxuriante pour les femmes. En revanche, sous un boxer comme sous un tanga, les touffes jouent à égalité. Comme il serait dommage d’en tirer des conclusions trop généreuses en termes d’égalité de principe et de fluidité, les hygiénistes, les psychanalystes et les critiques d’art ont inventé tout un tas d’arguments scientifiques et esthétiques pour inviter ces dames à retrouver la fragilité et la vulnérabilité de leur enfance, moyennant douleur, mycoses à répétition… et beaucoup trop de temps perdu. Des arguments dont on sait désormais qu’ils résultent essentiellement de préjugés et d’une volonté de contrôle et de coercition. Alors qu’un vent mauvais souffle sur nos gazons, rappelons-nous que la résistance peut aussi se jouer au fond de la culotte. »