Heinz Wismann, Marc Lachièze-Rey. Aux origines du monde

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Cet article est issu du numéro 25 de Philosophie magazine « 25 - hiver 2008 », en kiosque le 04 décembre 2008. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

La théorie scientifique a détrôné le récit religieux pour expliquer la naissance de l’Univers. Pourtant, le « comment » des scientifiques n’épuise pas le « pourquoi » des croyants. Pour jeter des ponts entre la Génèse et le big bang, le chercheur Marc Lachièze-Rey et le philosophe Heinz Wismann engagent le dialogue.

Longtemps, les religions ont eu l’exclusivité du récit de la genèse du monde. Depuis un siècle, l’astronomie s’est penchée sur les premiers instants de l’Univers et livre à son tour une vision cohérente du cosmos. Les unes et l’autre semblent constituer aujourd’hui deux sphères distinctes, sans passerelles.

Explorateur infatigable de l’espace-temps et de l’infini, Marc Lachièze-Rey, directeur de recherche au CNRS, est un spécialiste de la cosmologie et de son histoire. Auteur de nombreux ouvrages de physique fondamentale à portée philosophique, il a retracé l’histoire de la théorie de la relativité générale d’Einstein et de la pensée scientifique à travers de nombreux écrits, des conférences et des films destinés au grand public. Son livre Au-delà de l’espace et du temps. La Nouvelle Physique (Le Pommier) a eu en 2004 le prix de philosophie de l’Académie française.

Heinz Wismann, philologue et philosophe, est directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS). Spécialiste de la pensée antique et de la théorie de la connaissance historique, il a été directeur de l’Institut protestant de recherches interdisciplinaires d’Heidelberg. Son dernier ouvrage, L’Avenir des langues. Repenser les humanités (éditions du Cerf), coécrit avec Pierre Judet de la Combe, pose un regard original sur l’enseignement des langues et avance une réflexion sur un tronc commun d’éducation européenne. Heinz Wismann a aussi longtemps été directeur de la collection « Passages » aux éditions du Cerf, où il s’est attaché à publier quelque 150 ouvrages dédiés aux passages entre les disciplines, les cultures, les époques.

C’est justement à cet exercice difficile de croisement des disciplines qu’il se livre ici, avec Marc Lachièze-Rey, pour tenter de frayer des chemins de pensée à travers les deux approches du cosmos.

 

Marc Lachièze-Rey : Au cours du XXe siècle a été élaborée la théorie du big bang. Tout ce que nous observons dans le cosmos – le mouvement des astres, leur apparence – est aujourd’hui interprété à la lumière de cette théorie. Son message essentiel : l’Univers a une histoire. Cela signifie qu’aujourd’hui il n’a pas le même aspect qu’il y a 14 milliards d’années, à son origine supposée, et qu’à l’avenir il ne ressemblera pas à ce qu’il est aujourd’hui.

C’est une vraie révolution conceptuelle. Pour Galilée, Newton et même Einstein (du moins jusqu’en 1917), le cosmos était statique et immuable. Ce n’est qu’à partir des années trente que l’Univers s’est doté d’une histoire. Deux hommes ont été principalement les artisans de ce fait nouveau : l’Américain Edwin Hubble et le Belge Georges Lemaître. Le premier a constaté par ses observations que les galaxies éloignées semblaient nous fuir à plus grande vitesse. Lemaître en a conclu que l’Univers était en expansion. Une image classique illustre la fuite des galaxies : celle d’un cake aux raisins qui gonfle dans le four. L’expansion que subit la pâte du gâteau entraîne les raisins. Les raisins-galaxies s’éloignent ainsi, suivant le mouvement de la pâte-espace. Lemaître rend compte de ce phénomène par un modèle cosmologique non statique, c’est-à-dire une solution de la relativité générale qui le décrit parfaitement (contrairement à l’ancien modèle statique qu’avait proposé Einstein en 1917). Puis, il en déduit que, si l’Univers est aujourd’hui en expansion, il devait être à ses débuts, dans un lointain passé, extrêmement dense et chaud ; ensuite, au cours de l’expansion, il s’est dilué et refroidi… Un « début », un passé, un état actuel, et un futur : l’histoire de l’Univers s’est ainsi peu à peu constituée. Mais pendant longtemps la science n’avait accordé ni histoire ni début à l’Univers, tandis que la religion y voyait un début, mais pas d’histoire…

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