La lettre du lundi

Hommage à David Rousset

Temps de lecture : 4 min

David Rousset en 1976

David Rousset en 1976. © Kathleen Blumenfeld/Roger-Viollet

 

« C’est l’un des premiers à avoir pris la mesure de ce qui s’est passé dans les camps de concentration. Fils d’ouvrier métallurgiste formé à la philosophie à la Sorbonne, gaulliste et anticolonialiste, David Rousset (1912-1997) devint grand reporter et député. Mais il passa aussi les trente dernières années de sa vie à… Barbizon (77), comme le rappelle une plaque posée devant sa maison, sur laquelle je suis tombé par hasard ce week-end. L’occasion de rendre hommage à ce destin politique.

“Les hommes normaux ne savent pas que tout est possible.” Cette formule m’est revenue à l’esprit alors que je remontais la Grande Rue de Barbizon, ce samedi et que je suis tombé, au numéro 58, sur une plaque commémorative posée sur le petit mur en pierre derrière lequel se cache une charmante maison et son jardin privatif. “David ROUSSET, résistant déporté écrivain, résida ici de 1967 à 1997”, y est-il écrit. Le village de Barbizon est connu pour ses peintres pré-impressionnistes qui y ont fait école – dans une précédente lettre, je vous parlais même du séjour rocambolesque qu’y a fait Trotski, pourchassé par les gendarmes dans sa villa Ker Monique, en 1934. Mais je n’imaginais pas que l’auteur des Jours de notre mort (1947) – le récit de sa déportation à Buchenwald – et de L’Univers concentrationnaire (1946) – première tentative de saisie du phénomène concentrationnaire – avait séjourné ici jusqu’en 1997, un temps contemporain du mien, donc. “J’aurais presque pu lui rendre visite en voisin”, pensai-je en approchant de la plaque. Et j’eus quasiment l’impression de toucher du doigt un morceau d’histoire.

C’est chez Hannah Arendt que j’ai découvert la formule et l’œuvre de Rousset. Elle figure en exergue du troisième tome des Origines du totalitarisme (1951). Arendt se base sur le témoignage et la pensée de Rousset pour soutenir que les camps de concentration et d’extermination ont servi de “laboratoire” à ciel ouvert “où la croyance fondamentale du totalitarisme – tout est possible – se trouve vérifiée”. La philosophe fait de Rousset “le premier à avoir compris” qu’un franchissement du seuil du possible avait eu lieu dans les camps : “En devenant possible, l’impossible devint le mal absolu, impunissable autant qu’impardonnable.” Mais Arendt fait aussi crédit à Rousset d’avoir érigé la question des camps et du totalitarisme en nouveau curseur politique susceptible d’“invalider toutes les distinctions désuètes entre la droite et la gauche” et de “fournir la principale échelle à laquelle rapporter les événements politiques de notre temps : servent-ils ou non la domination totalitaire ?”

Aiguisé par la découverte de ce voisin d’exception, je me suis penché sur son itinéraire, plus que remarquable. Socialiste anticolonialiste dans sa jeunesse, fondateur du Parti ouvrier internationaliste, l’organe du trotskisme en France, il côtoie Trotski lors de son séjour dans l’Hexagone – et je me plais à imaginer que ce fût justement à Barbizon. Rousset, qui a fait des études de philo, se rapproche de Sartre après guerre, avec qui il crée le Rassemblement démocratique révolutionnaire – tentative sans lendemain de troisième voie entre le communisme et le gaullisme. Mais il s’en éloigne au moment où resurgit la question des camps dans l’URSS stalinienne. Alors que Sartre et Merleau-Ponty refusent dans Les Temps modernes d’en faire un argument contre le communisme, Rousset publie dans Le Figaro un appel de tous les anciens déportés pour former une commission d’enquête. Décidé à documenter partout, en Espagne et en Grèce comme en Chine et en Russie, leur existence, il organise même un tribunal public, le premier du genre, sur le goulag – il est le premier à utiliser le terme en France. Mais il est aussi à l’origine du comité Audin, du nom de cet enseignant en mathématiques, communiste et indépendantiste, torturé et exécuté par l’armée française en Algérie. Élu député “gaulliste de gauche” en 68, alors même qu’il a ouvertement soutenu la révolte étudiante de mai, Rousset poursuit une carrière de grand reporter au Figaro, pour lequel il rencontre Che Guevara et Ahmed Ben Bella. Et il sera même à l’initiative d’une médiation pour obtenir des pouvoirs publics l’autorisation de la LCR, la Ligue communiste révolutionnaire, accusée de violences vis-à-vis de l’extrême droite. Au travers de tous ces engagements, une ligne de cohérence : le combat antitotalitaire.

Dans ses Vies politiques (1968), une série de portraits consacrés à des figures des temps les plus sombres du XXe siècle, Hannah Arendt leur fait crédit d’avoir eu le souci du monde au sens de l’intervalle spécifique et irremplaçable qui s’étend “entre” les hommes et dont l’existence dépend de leur capacité à dire ce qu’ils en voient. Par son action autant que par sa pensée au service d’une certaine idée de la vérité en politique, David Rousset a sans conteste contribué à faire exister davantage le monde entre les hommes. C’est un peu ce qu’exprime cette plaque d’hommage, dans le petit village de Barbizon. »

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