Entretien

Illana Weizman : “Il n’y a pas à gauche une prise en compte suffisante de l’antisémitisme”

Temps de lecture : 11 min

Illana Weizman en 2021

Illana Weizman en 2021. © Martin Bureau/AFP

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Militante féministe et antiraciste, Illana Weizman pose la question du déni de l’antisémitisme au sein de la gauche dans son livre Des Blancs comme les autres ? Les Juifs, angle mort de l’antiracisme (Stock, 2022). Un témoignage sensible et incarné, qui traduit une colère montante chez les Juifs de gauche.

 

“J’ai connu l’antisémitisme toute ma vie, mon plus lointain souvenir remontant à la maternelle, et cela ne fait pourtant que quelques années que ce vécu émerge véritablement”, écrivez-vous au début de votre ouvrage. Pouvez-vous revenir sur l’origine de votre prise de conscience d’un problème lié à votre statut de femme juive ? Qu’est-ce qui vous a poussé à réfléchir à la non-place de la lutte contre l’antisémitisme au sein des luttes antiracistes ?

Illana Weizman : C’est vraiment l’entrée en féminisme qui m’a fait prendre conscience de mon identité juive. En devant activiste féministe, en prenant la parole sur les réseaux sociaux et ailleurs, j’ai mesuré peu à peu que des traces d’antisémitisme remontaient à la surface : des choses que j’avais longtemps occultées moi-même, dans une sorte de déni. Lorsque mon éditrice m’a contactée, voyant que je m’intéressais à l’antiracisme, j’ai réfléchi à ce que je vivais en silence. La proposition éditoriale tombait donc au bon moment : j’étais prête à mettre au clair cette question qui m’animait secrètement depuis des années. J’ai eu envie de mettre dans le débat public ce sujet, alors même que ces voix restent encore minoritaires. Cela ne fait que quelques années que les Juifs de gauche prennent la parole sur l’antisémitisme en France, qui pour l’instant restaient dans les mains des penseurs de droite, pour le dire vite. J’ai été très marquée par des lectures, comme celle de Cloé Korman, autrice de Tu ressembles à une juive (Éditions du Seuil, 2020), mais aussi par des groupes intersectionnels juifs, des groupes marxistes juifs… Ce terrain de réflexion est encore en friche ; je me suis donc dit que c’était le moment d’écrire, depuis ma propre situation.

“À gauche, il y a trop souvent un déni de l’antisémitisme qui est plus violent encore que son absence de prise en compte. Quand on expose les faits, on s’entend dire qu’on joue aux victimes, qu’on en rajoute. C’est ce contre quoi je lutte” Illana Weizman

 

Mais cette réflexion sur l’antisémitisme est-elle vraiment nouvelle chez vous ? N’était-ce pas un récit partagé dans votre cercle familial depuis votre enfance ? 

C’était un peu mis de côté, on n’en parlait pas beaucoup. C’était le résultat d’un déni ambiant, on pouvait se dire que ce n’était pas aussi grave que cela, moins grave que le racisme anti-noir ou l’islamophobie. On pouvait se dire que les manifestations de l’antisémitisme étaient banales : parfois une agression physique, parfois un propos au détour d’une conversation. De par mon activisme sur les réseaux sociaux, j’ai réalisé en fait que mon vécu était courant ; plein de témoignages confirmaient ce que je ressentais dans ma propre vie. Toutes les personnes juives me rapportaient des événements antisémites répétés. La Shoah a été un événement tellement paroxystique de l’antisémitisme que cela a un peu effacé ou banalisé son actualité quotidienne. Comme par exemple lorsque j’étais au collège et que j’entendais « Fais pas ta juive », ou des réflexions durant mes études, du genre « Toi, tu n’auras pas de souci à trouver un stage, avec tes réseaux ». Des petites réflexions banales qui, en soi, ne sont pas très graves, mais qui, comme en parlait très bien l’écrivain Albert Memmi, créent un bouleversement interne. Car ces petits signes s’additionnent à d’autres occurrences. C’est pour cela que je parle de système : il existe un continuum de violences verbales et parfois physiques. Alors qu’on a longtemps cru après la Shoah que l’antisémitisme était résiduel, on mesure aujourd’hui la résurgence de l’antisémitisme ; il trouve de nouveaux interstices, de nouvelles réactivations. Ce qui était important pour moi, c’est ce que ce livre soit incarné, que je parle à la première personne. Pour comprendre le processus de racialisation, comment on devient Juif par le regard hostile, par l’expérience de l’hostilité, voire de haine, tout au long de la vie.

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