Entretien
Henri Atlan : “Beaucoup des conséquences de l’utérus artificiel sont déjà réalisées aujourd’hui”
Vue d’artiste du développement d’un fœtus dans un sac amniotique artificiel. ©Razvan25/iStockphoto
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Des chercheurs israéliens de l’institut scientifique Weizmann ont mis au point des utérus artificiels permettant le développement d’embryons de souris pendant six jours environ. Dans le même temps, des équipes australiennes et américaines sont parvenues à créer des blastocystes humains à partir de cellules souches, qu’ils ont fait se développer dans des incubateurs. Procréation in vitro : sommes-nous à l’aube d’une révolution médicale ? Nous avons posé cette question (et quelques autres) à un spécialiste de premier plan des biotechnologies : le médecin, philosophe et biologiste émérite Henri Atlan.
Selon vous, toutes ces récentes avancées, c’est un bond en avant pour les projets d’utérus artificiels ?
Henri Atlan : On parle, je pense, un peu vite, d’utérus artificiels (UA) : aucun de ces dispositifs ne permet le développement complet d’un embryon – nous en sommes même très loin. Il s’agit de recherches sur les mécanismes de l’implantation utérine. Aucun embryon, en effet, ne peut conduire à la naissance d’un bébé sans implantation (ou nidation). Et, si les études australiennes et américaines viennent confirmer ce que l’on sait déjà – qu’un embryon n’est pas nécessairement défini par la fécondation, qu’il peut être produit comme un artefact, comme dans les techniques de clonage reproductif, en l’occurrence, à partir de cellules souches –, l’implantation reste absolument indispensable. Dans les deux études en question, cette implantation s’effectue, effectivement hors du corps maternel, dans des incubateurs qui reproduisent les premières étapes du développement, dont nous avons encore une compréhension lacunaire. Ces recherches sont passionnantes. L’étude israélienne, en particulier, parvient à pousser ce développement plus loin qu’on ne savait le faire, par une combinaison de facteurs chimiques et mécaniques : ils parviennent à aller au-delà du stade du blastocyste [stade très précoce du développement d’un embryon, juste après la morula], et même à dépasser un peu le moment de la phase suivante, la gastrulation. Mais nous sommes encore loin d’une grossesse complète.
Vous considérez cependant qu’il n’y a pas de raison que l’on n’aboutisse pas un jour à des utérus artificiels parfaitement fonctionnels…
Je pense, en effet, qu’il n’y a pas a priori de raison de penser que c’est impossible quand on considère le développement embryonnaire comme un processus chimique et mécanique. Mais c’est évidemment, d’un point de vue technique, un processus extrêmement complexe. Il s’agirait en particulier de reproduire le système d’échanges effectués par le placenta, qui assure l’alimentation du fœtus et l’élimination de ses déchets, de façon adaptée, en outre, aux différents stades de développement de l’embryon et du fœtus. Et c’est pourquoi, bien que l’on puisse, en principe, établir une espèce de cahier des charges de ce qu’il faudrait faire, on en est encore très loin. Pour autant, il n’y a pas de raison biologique théorique pour que cela soit impossible.
“Aucun embryon ne peut conduire à la naissance d’un bébé sans implantation. Nous sommes encore loin d’une grossesse complète en incubateur”