Hors-série « Game of Thrones »
Jon Snow ou la figure du bon roi
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Cet article est issu du Hors-série n°n° 41 de Philosophie magazine « “Game of Thrones” », en kiosque le 21 mars 2019. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Qu'est-ce qu'un bon roi ? Pour la philosophe Laurence Devillairs, Jon Snow incarne la figure exemplaire du souverain des temps modernes. Alors qu’il ne brigue pas le pouvoir, il est acclamé « roi du Nord » par son peuple. Sans filiation dynastique ni affiliation religieuse, fondée sur le consentement du peuple, son autorité émane de son charisme.
« L’homme est un animal qui […] a besoin d’un maître. […] Mais d’où sortira-t-il ce maître ? » 1 Où trouver un chef ? Comment un homme peut-il commander aux autres et ces autres consentir à lui obéir ? La désignation d’un chef : à en croire Kant, c’est là le problème politique par excellence, plus crucial encore que les questions de régime, de gouvernement, de lois, de justice et de force. « Cette tâche est la plus difficile de toutes, et même sa solution parfaite impossible. » 2 Comment, en effet, des hommes en viennent-ils à placer l’un des leurs au-dessus d’eux ? Le politique est un mystère d’obéissance et de soumission, un théâtre de liberté et de puissance, continuellement menacé de destruction, car « dans un bois aussi courbe que celui dont est fait l’homme, rien ne peut être taillé qui soit tout à fait droit » 3. Game of Thrones n’est rien d’autre que la tentative d’apporter une réponse à cette interrogation kantienne : l’homme est un animal qui a besoin d’un chef, mais qu’est-ce qui fait d’un homme un chef ?
La série tout entière est une galerie de portraits de chefs, du tyran sanguinaire (Ramsay Bolton) au seigneur de guerre (Tywin Lannister) en passant par le chef clanique (Khal Drogo) et l’enfant-roi (Robin Arryn), du despote adolescent (Joffrey Baratheon) au Roi de la Nuit, en passant par la régente incestueuse (Cersei Lannister) et le chef religieux (le Grand Moineau). Le politique s’organise ainsi tout entier autour de deux pôles : les dominants et les dominés, les seconds engagés par les premiers dans des guerres qui semblent ne devoir jamais finir, tant elles structurent à leur tour les relations entre dominants, eux-mêmes se séparant en dominés et dominants (pour un temps). Game of Thrones confirme ainsi l’affirmation non de Kant mais de l’une de ses commentatrices, Hannah Arendt : « Le problème politique essentiel est et a toujours été de savoir qui domine et qui est dominé. » 4