Le billet de Jean-Marie Durand
J’y pense et puis je lis / Avril 2023
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Cet article est issu du numéro 168 de Philosophie magazine « Transclasses. Sommes-nous déterminés par nos origines sociales ? », en kiosque le 23 mars 2023. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Nos manières d’habiter opposent, affirme l’essayiste David Goodhart, les « Anywhere », gens de n’importe où, et les « Somewhere », gens de quelque part. Dans son nouvel essai, Se tenir quelque part sur la Terre (Premier Parallèle), Joëlle Zask se méfie autant des prétentions à un universel issu d’une indifférence aux différences que de l’extrémisme politique auquel mène la revendication du « chez-soi ». En quoi être natif d’un point précis apporterait-il un avantage en termes d’attachement, de droit ou même de connaissance ? Ne ressentant aucun lien consubstantiel entre qui elle est et tel ou tel lieu, elle peine à comprendre ce qui se passe dans l’esprit de ceux qui l’éprouvent. Enquêtant sur la nature de ces attachements, souvent idéalisés, la philosophe avoue pourtant tenir à certains endroits. Ceux dont on se souvient avec émotion sont avant tout les sites « d’une expérience », pétris de vie, d’interactions… Ce sont des lieux d’accueil aussi, plus que ceux de notre naissance ou de notre enfance, où nous aurions nos « racines ». Les endroits que nous aimons sont surtout « ceux qui servent de terreau aux germes que nous plantons et que nous prenons ensuite la peine de cultiver ». Se tenir quelque part sur Terre, ce n’est pas rester amoureux ou indifférent au lieu d’où l’on vient, c’est simplement se rendre attentif à ce qu’il devient. C’est aussi pour cela que les lieux sont toujours des questions plutôt que des évidences. Dans Espèces d’espaces, Georges Perec écrivait que « l’espace est un doute […] ; il n’est jamais à moi, il ne m’est pas donné, il faut que j’en fasse la conquête ». Repolitisant la question des lieux à l’heure où nous ne savons plus très bien où habiter ni où atterrir, Joëlle Zask puise dans nos affects la place d’une réflexion démocratique sur les tensions entre besoin d’enracinement et nécessité de l’échappée.