Kant au “pays de la vérité”
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Cet article est issu du numéro 77 de Philosophie magazine « 77 - Mars 2014 », en kiosque le 20 février 2014. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
« Je ne suis qu’un pauvre fils de la Terre » : c’est dans ces termes que, dans une lettre de 1774 à son ami Johann Georg Hamann, Kant se justifie de ne pas entendre le langage de la mystique. Alors qu’il est en pleine élaboration de la Critique de la raison pure (la première édition paraîtra en 1781), le philosophe pressent ce que sa pensée coûtera au désir de s’élever au-dessus du sol terrestre. Ni la raison ni la foi ne délivrent un accès direct à l’absolu, aucun regard humain ne percera jamais les intentions de Dieu. C’est le geste kantien le plus connu : celui par lequel il trace une frontière entre l’homme et ses plus hautes espérances métaphysiques. Avant de se jeter à corps perdu dans la connaissance, il faut examiner ce qui signifie « connaître ». Cet examen préalable définit la méthode critique : frayer un chemin qui nous mène à une connaissance sûre.
« L’arbitraire du pouvoir n’est jamais très loin lorsqu’un roi ou un philosophe décrète qu’il existe une borne au-delà de laquelle il est interdit de se rendre »
On aurait tort, pourtant, de réduire la critique kantienne à son aspect négatif. L’appel à la modestie n’est que le premier moment d’un geste qui se veut révolutionnaire, et par conséquent transgressif. Nul mieux qu’un philosophe des Lumières ne sait ce qu’il peut y avoir de violent dans le fait de tracer une frontière. L’arbitraire du pouvoir n’est jamais très loin lorsqu’un roi ou un philosophe décrète qu’il existe une borne au-delà de laquelle il est interdit de se rendre. La soif de connaître et la liberté de mouvoir son corps doivent donc se concilier avec le respect des limites. Lorsque Kant parle de l’homme, il utilise presque toujours la formule « être raisonnable et fini », comme pour rappeler que nous ne sommes pas assignés à résidence par les limites (intellectuelles ou politiques) qui nous entourent. Il n’y a pas de finitude qui ne soit travaillée par l’exigence d’absolu, pas de frontière légitime qui abolisse le désir de franchissement.
Pour comprendre Kant, il faut donc être attentif aux précautions avec lesquelles, jamais sans regret, il consent à tracer une frontière. Le penseur qui a comparé la philosophie à un « tribunal » aménage toujours des possibilités d’appel. Ce que nous ne pouvons connaître (Dieu, l’âme), il nous est néanmoins possible de le penser. Quant aux limites de l’action, elles sont fixées par une loi morale dont Kant ne cesse de préciser qu’elle libère l’homme beaucoup plus qu’elle ne le contraint. Les frontières physiques entre les États, enfin, sont nécessaires, mais seulement parce qu’elles laissent ouvertes la possibilité du cosmopolitisme. Pour Kant, une frontière délimite un « dedans » en même temps qu’elle signale un « dehors ». Comment expliquer que, davantage qu’une barrière, elle figure un espace de jeu ?