Hors-série « Proust »

Karol Beffa : “Toute la méditation proustienne semble axée sur l’harmonie, comme cœur de la musique”

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Pour Nietzsche, paroles et métaphores « ne peuvent nous fournir le moindre éclaircissement sur le contenu dionysien de la musique », c’est-à-dire sur ce qui est proprement musical en elle. Comment procède Proust dans les descriptions musicales de la Recherche ? Autour de la « petite phrase » de la sonate de Vinteuil, déchiffrage d’une partition littéraire…

 

Dans la Recherche, Proust invente une pièce musicale, la sonate de Vinteuil. Quel est le sentiment du musicien et compositeur que vous êtes à la lecture des passages qu’il lui consacre ?

Karol Beffa : Proust n’est quasiment jamais technique quand il parle de musique, mais d’une certaine manière, ses métaphores, le foisonnement des détails, en offrent une description satisfaisante. Relisons une des premières descriptions de la sonate dans Un amour de Swann : « D’un rythme lent, elle le dirigeait ici d’abord, puis là, puis ailleurs, vers un bonheur noble, intelligible et précis. Et tout d’un coup, au point où elle était arrivée et d’où il se préparait à la suivre, après une pause d’un instant, brusquement elle changeait de direction, et d’un mouvement nouveau, plus rapide, menu, mélancolique, incessant et doux, elle l’entraînait avec elle vers des perspectives inconnues ». Cette description de la sonate fait apparaître la musique comme art du mouvement que miment les respirations, les ponctuations de la phrase ; un mouvement non dansé cependant, plus ténu, en sympathie avec le flux de la conscience. Il n’y a pas ici d’« analyse », de décorticage musicologique ou philosophique du matériau musical, mais c’est peut-être justement ce qui maintient le contact avec le musical proprement dit. Dans L’Altération musicale, Bernard Sève écrit que les philosophes se sont toujours cassé les dents à vouloir parler conceptuellement de musique. Je suis d’accord avec lui. Dans sa profusion d’analogies et de digressions métaphoriques, la « phrase » proustienne, dans toute son extension, mais enfin intelligible, avec un début et une fin, est peut-être plus apte que toute autre à rendre compte de la richesse des impressions que peut susciter un assemblage de sons.

 

Pourtant tout se passe avec la petite phrase de Vinteuil, puis avec le septuor, comme si Proust avait créé une partition littéraire dont la description musicale était encore à venir ?

En effet, car elle est très composite. Et les éléments séparés ne suffisent pas à eux seuls à la décrire. Dans une lettre à Jacques de Lacretelle en 1918, Proust reconnaît avoir été inspiré dans une « mesure très faible à vrai dire » par « la phrase charmante mais enfin médiocre d’une sonate pour piano et violon de Saint-Saëns », avant d’ajouter un peu sévèrement, « musicien que je n’aime pas »… Saint-Saëns représentait un certain académisme auquel Proust, plutôt ouvert à l’avant-garde, ne souscrivait pas, mais il alimente, même sans génie, la partition littéraire de la sonate, qui décrit une musique inédite, imaginée par Proust. Sans tomber dans la critique analytique à la Sainte-Beuve dont Proust se moquait, il y a, c’est certain, au moins quatre compositeurs auxquels on songe, à partir d’indices très divers : Wagner, Franck, Fauré et, donc, Saint-Saëns (qui composa d’ailleurs un septuor, qui est une forme assez rare). Fauré est peut-être l’influence la plus immédiate. Proust le découvre par son ami Reynaldo Hahn qui vouait au compositeur une admiration sans bornes. Au début des années 1970, Jean-Michel Nectoux a montré ce que la sonate de Vinteuil devait à sa Ballade pour piano et orchestre, dans sa version pour piano seul. C’est un peu radical mais il y a bien des points communs entre Fauré qui composa pour les salons et la coqueluche paradoxale des Verdurin qu’est Vinteuil.

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