La lettre du mardi
Kate Middleton, une princesse shakespearienne
La princesse de Galles dans une vidéo diffusée le vendredi 22 mars 2024, dans lequel elle indique qu’elle en est aux premiers stades du traitement après que des tests ont révélé la présence d'un cancer. © EyePress News/Shutterstock/SIPA
« Une jeune princesse, destinée à accompagner son mari, le futur roi d’Angleterre, sur le trône, s’avance, seule, assise sur un banc dans un jardin, sans pompe ni couronne, pour annoncer avec gravité à son peuple qu’elle est sous l’emprise du mal mortel entre tous, le cancer. Et qu’elle a besoin de temps et de sérénité pour affronter cette épreuve. Si les raisons de s’affliger du cours du monde ne manquent pas, depuis la guerre au Proche-Orient jusqu’à l’usage assumé de la torture par un État sans principe contre le terrorisme, on peut aussi essayer de comprendre pourquoi cette brutalisation de l’histoire n’empêche pas, au contraire, une princesse de continuer à remuer les cœurs. À condition peut-être, pour elle, de ne plus se draper dans l’immortalité glorieuse de la Couronne, mais de faire vibrer la fragilité mortelle de chacun d’entre nous.
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“Bien sûr, cela a été un choc énorme… Il nous a fallu du temps pour tout expliquer à George, Charlotte et Louis d’une manière qui leur convient, et pour les rassurer sur le fait que tout ira bien. Comme je leur ai dit, je vais bien et je deviens plus forte chaque jour en me concentrant sur les choses qui m’aideront à guérir, dans mon esprit, mon corps et mon âme.” C’est avec gravité et simplicité que la princesse Catherine Middleton a annoncé au peuple britannique que, suite à une opération chirurgicale, les médecins avaient détecté chez elle un cancer et engagé un traitement préventif de chimiothérapie. En pull marine, les traits fatigués et les cheveux détachés, le regard lointain mais concentré, elle a partagé son émotion à l’annonce de la maladie. Elle a dit aussi la difficulté que cela avait été de préserver leurs trois jeunes enfants dans un climat médiatique où son absence prolongée suite à son opération initiale et la publication maladroite d’une photo de famille retouchée avaient suscité les thèses les plus folles. Tout en réaffirmant son attachement à sa fonction, elle demandé qu’on lui accorde “temps, espace et intimité” pour se concentrer sur son rétablissement.
Je ne sais rien de Kate Middleton, si ce n’est qu’elle semble intelligente et heureuse, et qu’elle est appréciée des Britanniques. Mais en la voyant, seule sur ce banc, j’ai pensé au personnage de Richard II dans la pièce éponyme de Shakespeare. Ce drame historique raconte comment le roi Richard, monté sur le trône à onze ans, perd peu à peu son autorité sous le coup de rébellions et trahisons successives, et de sa propre incapacité à trancher les différends entre ses sujets. Juste mais faible, Richard est forcé par ses rivaux à abdiquer. Dans une scène fascinante, alors qu’il retire de ses propres mains la couronne qui est sur sa tête – car seul un roi peut se démettre – et qu’il se dépouille par là même du corps politique sacré du royaume qui double son propre corps, voilà qu’il en vient à associer la mort et le royaume : “Dans le cercle même de la couronne qui entoure les tempes mortelles d’un roi, la mort tient sa cour… raillant l’autorité de ce roi.” Avant de faire de la fragile humanité qui lui reste une royauté de substitution : “Vous pouvez me destituer de ma gloire et de ma puissance, affirme-t-il, mais non de mes chagrins : je suis toujours roi de ceux-là.”
Les rois, princes et princesses du Royaume-Uni ont perdu leur souveraineté avec l’avènement de la monarchie parlementaire. Mais ils conservent un pouvoir d’incarnation, et pas seulement de représentation. Qu’incarnent-ils ? Longtemps, ce fut l’unité d’un peuple et la pérennité d’une histoire glorieuse qui reliait la Couronne d’aujourd’hui, même vidée de sa substance, à celle d’hier. De sorte que le corps de chacun des membres de la Couronne était éclipsé par le corps glorieux du royaume dont ils étaient investis. Comme se l’entend dire le personnage de la reine Élisabeth dans le dernier épisode de la série The Crown, alors qu’elle envisage, elle aussi, de se démettre au profit de son fils, et qu’elle voit apparaître face à elle le spectre de la jeune femme qu’elle fut dans le passé mais qu’elle a abandonnée au profit de l’institution : “Si tu cherchais Elizabeth Windsor, tu ne la retrouverais plus. Elle a disparu depuis longtemps. Tu l’as enterrée depuis des années.”
Aujourd’hui, cette éclipse de l’individu au profit de l’institution ne fait plus vraiment sens. Mais un nouvel âge de l’incarnation voit peut-être le jour. L’humanité de chair, individuelle, faillible et mortelle, que Richard II ou Élisabeth II voyaient revenir sur eux lorsqu’ils envisageaient de se démettre de la Couronne, se retrouve au cœur de celle-ci. Un peu avant d’apprendre le cancer de Kate Middleton, les Britanniques avaient été informés que le roi Charles III allait entamer un traitement pour un cancer non spécifié. Et l’on sait que, juste avant son adresse personnelle à la nation, la princesse a eu un entretien en tête-à-tête avec son beau-père, le roi, auquel elle est très attachée. Je ne peux m’empêcher de voir dans ce lien tissé, au travers de la maladie, par le roi et la princesse, une nouvelle forme d’incarnation politique. Comme si la traversée ouvertement partagée de la maladie était une nouvelle manière pour les membres de la Couronne de remplir leur tâche, c’est-à-dire de donner l’exemple. À l’instar de Richard II qui entendait rester “roi de ses chagrins”, Kate Middleton dit aux Anglais : “J’entends rester princesse de ma douleur.” »