Analyse

La condition de l’extraterrestre moderne

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La condition de l’extraterrestre moderne

© Studio L’Éclaireur pour PM

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Cet article est issu du Hors-série n°66 de Philosophie magazine « Hannah Arendt. Comprendre, résister, espérer », en kiosque le 24 juillet 2025. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Avec Copernic, Galilée et Newton, les êtres humains ont entamé le parcours qui les a conduits sur la Lune, et sur Mars un jour peut-être. Mais que gagne-t-on à regarder l’humanité de haut ? Pour Arendt, le progrès scientifique a un coût : les mathématiques ont peu à peu supplanté le langage comme point d’accès au réel. Plus la science permet d’agir sur le monde, moins l’homme est en mesure de le comprendre. Et plus il est exposé à succomber aux totalitarismes qui substituent la théorie au réel.

 

Si Hannah Arendt revenait vivre dans les années 2020, elle ne serait certainement pas si étonnée de ce qu’elle y trouverait. Même un phénomène comme Elon Musk lui semblerait parfaitement caractéristique de notre époque. Elle aurait sans doute établi un lien de filiation entre le patron de SpaceX, Tesla et X, et une figure qu’elle évoque longuement dans L’Impérialisme (1951) : Cecil Rhodes (1853-1902). Le fondateur de la British South Company Africa, fer de lance de l’impérialisme britannique qui voulait établir une domination « du Cap au Caire » n’écrivait-il pas : « Si je le pouvais, j’annexerais les planètes » ? Le principe de « l’expansion pour l’expansion » est bien devenu le moteur du monde contemporain. On pourrait facilement appliquer à Musk, conquérant autoproclamé de la planète Mars, la phrase inquiétante d’Arendt sur Rhodes : « La condition humaine et les limitations du globe opposaient un sérieux obstacle à un processus qui ne pouvait ni cesser ni se stabiliser, mais seulement déclencher les unes après les autres toute une série de catastrophes destructrices une fois ces limites atteintes. » Il faut dépasser la condition humaine. La survie du capitalisme a besoin de nouveaux défis. La colonisation du cosmos en est un. Après avoir écrit sur la naissance du totalitarisme par l’empire et avoir été témoin de la conquête spatiale étatique dans les années 1960, Arendt aurait donc vu en Musk la jonction logique de l’impérialisme et de la recherche scientifique, en quête de l’expansion illimitée. Avec des conséquences encore plus délétères pour notre humanité. 

Considérer la Terre de l’extérieur 

Pour comprendre les nouveaux totalitarismes qui risquent de nous engloutir, il faut saisir la manière dont Arendt analyse la science et la technologie modernes. Elle situe dans la révolution scientifique du XVIIe siècle le point de départ de ce qui nous arrive aujourd’hui. Elle y décèle un geste métaphysique qui mène directement à nos problèmes actuels. Ce pas décisif a été décrit avant Arendt par l’historien des sciences Alexandre Koyré (notamment dans Études d’histoire de la pensée scientifique, PUF, 1966) et par le phénoménologue Edmund Husserl (dans La Crise des sciences européennes, rédigé en 1936 mais publié en 1954) à travers ce qu’il est convenu d’appeler la révolution galiléenne. Afin de démontrer la légitimité physique de l’hypothèse copernicienne suivant laquelle c’est la Terre qui tourne sur elle-même et autour du Soleil, et non l’inverse, Galilée a dû convaincre ses contemporains que le mouvement et le repos sont des réalités relatives et ne s’opposent pas absolument, comme le voulaient la science et la sagesse antiques qui valorisaient le repos par rapport à un mouvement considéré comme une dégradation. On peut croire être immobile, dit Galilée dans son Dialogue sur les deux grands systèmes du monde (1632), dans la cabine d’un navire par exemple, et être en mouvement : le navire avance à une vitesse uniforme et on ne se rend pas compte qu’il bouge. Il est donc possible d’envisager que nous nous sentions bien ferme et totalement immobile la Terre sous nos pieds, quoiqu’elle soit en réalité en rotation rapide sur elle-même. Cet argument est indispensable à la victoire de la physique moderne, qui repose, selon Arendt, sur le postulat suivant : « Le savant [...] a été forcé [...] de renoncer à la perception sensorielle et, de là, au sens commun grâce auquel nous coordonnons la perception de nos cinq sens en une conscience totale de la réalité. » La vérité scientifique des lois de la nature ne peut aucunement être tirée des phénomènes que nous observons. Au contraire, ce qui se donne à perception sensible est systématiquement trompeur. Nous voyons le Soleil se déplacer au-dessus de nos têtes et nous sentons immobiles, or c’est nous qui bougeons. À la même époque, cette révolution, qui touche à notre manière de considérer notre rapport au monde, est exprimée dans le langage de la métaphysique par René Descartes. Puisque les sens nous trompent, il faut cesser de leur accorder la moindre créance et adopter une démarche absolument certaine, qui découle de notre seul entendement. Mais loin de proposer un voyage irrationnel vers les cimes de la mystique et des spéculations aberrantes, Descartes décide de considérer les chaînes de raison qu’il tresse comme la structure même du réel. En un mot : considérer que les idées, si elles sont bien articulées, sont plus vraies que le réel changeant et fuyant. 

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