Turquie / Manifestations
La démocratie islamique : une illusion perdue ?
Place Taksim, le 1er juin 2013 (cc) Akli Denge / Flickr
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Cet article est issu du numéro 71 de Philosophie magazine « 71 - été 2013 », en kiosque le 04 juillet 2013. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Alors que le mécontentement des opposants secoue la Turquie, c’est en fait le projet d’un régime islamique modéré qui est à la dérive.
Les manifestations qui ont secoué la Turquie depuis la fin du mois de mai 2013 n’ont pas uniquement un enjeu local. C’est un modèle politique qui est menacé. Depuis une dizaine d’années, le Premier ministre Recep Tayyip Erdoğan est parvenu à rendre crédible l’idée d’un régime islamiste modéré. Son parti, le Parti de la justice et du développement (AKP), a été comparé aux démocraties chrétiennes italienne, allemande ou nordiques, qui ont fait les beaux jours de la politique du siècle dernier en ralliant les chrétiens à la démocratie.
Avec sa « démocratie islamique », c’est ce qu’aurait tenté de réaliser Erdoğan. Ce type de régime, conservateur du point de vue des mœurs, autoritaire, économiquement libéral, mais respectueux des principes de la vie démocratique, joue même un rôle de premier plan depuis les révolutions arabes. À ceux qui savent que les démocrates laïcs ne sont pas assez nombreux pour gagner des élections en Tunisie ou en Égypte, mais qui redoutent la montée du salafisme et la dérive islamiste des Frères musulmans, la démocratie islamique turque représentait la solution. Recep Tayyip Erdoğan a d’ailleurs tout fait, depuis 2010, pour promouvoir ce modèle rassurant et réaliste. C’est ce régime mixte qui est aujourd’hui menacé de voler en éclats. Face à la contestation populaire – mais avec le soutien probable d’une majorité de la population –, le Premier ministre a en effet choisi la répression. Les grands penseurs politiques du XVIIIe siècle étaient fascinés par la Sublime Porte et en faisaient le modèle… du despotisme. Écoutons donc Montesquieu évoquer le sultan dans L’Esprit des lois (livre V, chapitre 14) : « Un prince pareil, accoutumé, dans son palais, à ne trouver aucune résistance, s’indigne de celle qu’on lui oppose […] : il est donc ordinairement conduit par la colère ou par la vengeance. » C’est exactement l’attitude du Premier ministre qui ne comprend pas qu’on puisse contester son génie et reste persuadé que ses opposants sont des voyous alcoolisés ou des jeunes manipulés – tandis que le président de la République Abdullah Gül a eu une réaction beaucoup plus mesurée.
L’avenir doit nous montrer si le régime prend franchement la voie d’une démocratie, ce qui suppose de respecter et d’écouter une opposition, même lorsqu’elle n’est pas majoritaire, ou si la « démocratie islamique » n’était qu’un rêve dont l’aboutissement naturel est un autoritarisme islamiste, sur le modèle de ce que Vladimir Poutine a fait subir à la Russie.
Si cette dernière option l’emporte, il faudra alors écouter Rousseau, qui affirme dans son Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes : « L’émeute qui finit par étrangler ou détrôner un sultan est un acte aussi juridique que ceux par lesquels il disposait la veille des vies et des biens de ses sujets. La seule force le maintenait, la seule force le renverse. »