Commémoration

La guerre d’Algérie à travers le regard des philosophes

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La guerre d’Algérie à travers le regard des philosophes

Le ministre français des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot (à g.) rencontre le président algérien Abdelmadjid Tebboune à Alger (Algérie), le 6 avril 2025. © Présidence algérienne/Handout/Anadolu via AFP

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Après des semaines de tension, la poignée de main entre le ministre français des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot et le président algérien Abdelmadjid Tebboune est un geste hautement symbolique : le symbole d’une remise à plat des relations entre l’ancienne puissance impériale et son ex-colonie.

L’occasion de revenir, avec les philosophes contemporains de la guerre d’Algérie, sur la manière dont ils se sont engagés dans ce conflit – les uns défendant l’indépendance ou l’autonomie, les autres un État pluriel, critiquant ou justifiant la violence, mais tous happés par l’événement.



Pour l’indépendance

  • Il n’y a pas de colon innocent : Jean-Paul Sartre (1905-1980), dans Situation V. Colonialisme et néo-colonialisme (Gallimard, 1964)

Sartre fut un critique acerbe de la domination coloniale française en Algérie, et l’un des plus vigoureux défenseurs occidentaux des mouvements d’indépendance. Le colonialisme, affirme-t-il dans Situations V (1964), « est notre honte, il se moque de nos lois ou les caricature ; il nous infecte de son racisme […] il oblige nos jeunes gens à mourir malgré eux pour les principes nazis que nous combattions il y a dix ans. » Si à ses yeux l’indépendance est la seule solution, c’est que le colonialisme forme un « système » de domination fondée sur un partage discriminant entre les groupes humains. « La colonisation n’est ni un ensemble de hasards, ni le résultat statique de milliers d’entreprises individuelles. […] Les réformes nécessaires ne peuvent être opérées ni par les bons colons ni par la “Métropole” elle-même, tant qu’elle prétend garder sa souveraineté en Algérie. Ces réformes seront l’affaire du peuple algérien lui-même, quand il aura conquis sa liberté. » Cette analyse structurelle conduit à une condamnation morale sans concession de tous les colons : « Il n’est pas vrai qu’il y ait de bons colons et d’autres qui soient méchants : il y a les colons c’est tout. […] Les colons n’ont rien à offrir aux colonisés que la misère, puisqu’ils les tiennent à distance, puisqu’ils en font un bloc inassimilable. » Les intérêts des colons sont « directement contraires à ceux des Algériens », ils conduisent à la « surexploitation » et « l’oppression pure et simple ». C’est dans la résistance à ce système oppressif que s’est forgée « une prise de conscience des masses », qui servira de fondement à l’Algérie de demain : « C’est par réaction à la ségrégation et dans la lutte quotidienne que s’est découverte et forgée la personnalité algérienne. […] Le nationalisme algérien n’est pas la simple reviviscence d’anciennes traditions, d’anciens attachements : c’est l’unique issue dont les Algériens disposent pour faire cesser leur exploitation. »

 

Pour l’indépendance

  • La culpabilité des Occidentaux : Simone de Beauvoir (1908-1986), dans La Force des choses II (Gallimard, 1963)

C’est sur un mode très personnel que Beauvoir aborde, dans La Force des choses II (1963), son rapport à la guerre d’Algérie. « Ce n’est pas de mon plein gré, ce n’est pas de gaieté de cœur que j’ai laissé la guerre d’Algérie envahir ma pensée, mon sommeil, mes humeurs », écrit-elle. Le conflit est, pour elle, un « drame personnel » : « Je suis complice des privilégiés et compromise par eux », les colons. « La guerre d’Algérie a porté au rouge l’horreur que m’inspire ma classe. » Même lorsque les Algériens fêtent leur indépendance – Beauvoir est alors « au siège des étudiants nord-africains, boulevard Saint-Michel » avec Sartre –, la joie de la philosophie est encore teintée de culpabilité. « Pour nous, Français, la situation où nous laissions l’Algérie n’autorisait pas la joie. Depuis sept ans nous souhaitions cette victoire : elle arrivait trop tard pour nous consoler du prix qu’elle avait coûté. »
 

Pour l’indépendance

  • Une guerre totale : Mohand Tazerout (1893-1973), dans Histoire politique de l’Afrique du Nord (Subervie, 1961)

Philosophe et écrivain algérien, traducteur du Déclin de l’Occident d’Oswald Spengler, Mohand Tazerout se montrera lui aussi sans concession au sujet de la domination coloniale. « L’obscurité relative qui règne aujourd’hui sur l’histoire de l’Afrique du Nord provient de ce qu’elle a toujours été écrite par des étrangers », écrit-il dans son Histoire politique de l’Afrique du Nord (1961). « Chacun de ceux-ci s’ingénie le plus naturellement du monde à décrier les envahisseurs précédents, sans jamais chercher à connaître pour autant la mentalité des autochtones, qu’il se borne à exploiter dans l’intérêt exclusif des conquérants momentanés. » De fait, « toute l’industrie algérienne (durant la colonisation), dans la faible mesure où elle existe, ne produit pas pour l’Algérie, mais pour la France et à l’étranger ». Cette oppression économique s’appuie, fondamentalement, sur la « répression raciste des peuples momentanément forts contre leurs adversaires momentanément faibles ». Les Algériens, en dépit de ce mépris colonial, résistent. Leur conscience collective instille pour Tazerout un ferment puissant de résistance : « Placé historiquement sous les régimes successifs de l’esclavage antique, du servage chrétien, de la piraterie internationale et du capitalisme colonisateur, le peuple nord-africain s’est toujours conduit en protestataire véhément, contre toutes les atteintes portées à sa liberté native d’homme égal aux autres hommes de la création adamique. » À ces résistances, la France répond, constate Tazerout, par une « guerre totale », qui légitime les violences des mouvements de libération : « Le FLN était acculé à la nécessité de se défendre depuis sept ans contre l’extermination lente du peuple algérien. » Il est « toujours vain d’accuser les autres des crimes qu’on commet soi-même au centuple. »
 

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