Dossier “La guerre, alors qu’on n’y pensait plus”

La guerre est-elle le moteur caché de l’histoire ?

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La guerre est-elle le moteur caché de l’histoire ?

Une femme aux abords de l'aéroport militaire de Chuguyev, près de Kharkiv (Ukraine), le 2' février 2022. © Aris Messinis/AFP

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Cet article est issu du numéro 158 de Philosophie magazine, en kiosque le 19 mars 2022. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Tandis que la bataille de Kiev fait rage, l’oblast de Kaliningrad, petit territoire russe enclavé entre la Lituanie et la Pologne, est comme détaché du monde, pris dans une torpeur irréelle. Les routes sont coupées et la plupart des commerces fermés dans cette ville qui appartenait autrefois à la Prusse, s’appelait Kœnigsberg et où le plus grand des philosophes des Lumières, Emmanuel Kant, coula des jours paisibles. Pourtant, en se donnant la peine de regarder à travers la vitre d’un café éteint, l’on croirait distinguer trois ombres accoudées au comptoir en train de discuter.

 

G. W. F. Hegel, regardant le fond de son verre. — Je ne sais pas si la vodka est de bon conseil lorsque notre conscience est si malheureuse, lorsqu’il nous faut affronter encore une fois l’épreuve du négatif. Vous avez entendu Zelensky ? Hier, seize enfants sont morts. Des enfants innocents, et les bombardements se poursuivent sur toutes les villes d’Ukraine, la population réfugiée dans les métros et les souterrains manque de vivres, les chars russes avancent comme des matérialisations métalliques de la haine sur la plaine gelée…

 

Emmanuel Kant. — Tu tiens un langage bien romantique, mais je ne peux m’empêcher d’être ému à mon tour : c’est comme si l’histoire était en train de faire marche arrière. Laissons de côté nos passions, tentons de regarder les choses avec objectivité : le XXIe siècle s’est ouvert par les attentats du 11-Septembre, et les actes de violence et de barbarie sont loin d’avoir disparu, mais ils avaient pris le visage du terrorisme ou de la guerre civile. Depuis 2001, je voyais dans la guerre asymétrique une sorte de résorption de la violence guerrière classique. Il m’est même arrivé de penser que les conflits interétatiques traditionnels avaient disparu, qu’il n’y aurait plus que des groupes d’individus, plus ou moins organisés, menaçant la paix par des actions de terreur, s’en prenant aux civils et ayant contre eux les regards furieux de l’opinion publique internationale, voués à l’échec, en somme… Et là, nous avons de nouveau des colonnes de chars et des bombardements, des soldats en uniforme, des jeunes gens qui n’y comprennent rien et des états-majors qui les envoient au massacre. Je croyais la page du XXe siècle tournée, voilà qu’elle se rouvre.

 

Friedrich Nietzsche. — Vieillard, tu te crois rationnel et modéré dans tes analyses, tu imagines que tu campes sur l’îlot de la con­naissance assurée, et depuis le début, tu te berces d’illusions, on n’a pas fait mieux que toi comme inventeur d’idoles depuis l’autre mystificateur de Judée. Tu estimes que l’histoire va vers la paix, une paix perpétuelle. Mais ta fichue paix, c’est celle des cimetières, ne le vois-tu pas ? Remets-toi au grec ancien, retrouve les voix qui se sont élevées avant la naissance socratique de la philosophie, et tu entendras la sagesse amère d’Héraclite : « Polemos, le conflit, est père de toutes choses. » C’est aussi vrai il y a deux millénaires et demi qu’aujourd’hui. L’histoire est une suite chaotique de conflits et de prédations, elle n’est pas plus guidée vers la réalisation du Progrès que vers le Grand Soir ou le Jugement dernier, elle ne va nulle part, et nous sommes tous promis à la nuit. Moins nous acceptons cette vérité tragique, et plus nous nous enlisons dans notre confort de bourgeois occidentaux tard venus, notre confort d’Alexandrins. Car nous sommes des Alexandrins : du déclin des cités, nous savourons les fastes. Nous ressemblons aux habitants de l’Égypte à la fin de l’Empire romain, nous arrivons quand l’Europe s’essouffle et nous banquetons au cœur de la décadence, comme eux jouissaient des dernières heures de la grande civilisation hellénistique.

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