La lettre du mercredi

La jeune fille à la pancarte

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La jeune fille à la pancarte

Parmi les nombreuses pancartes croisées dimanche 23 juin 2024 lors de la manifestation contre l’extrême droite qui s’est tenue à Paris. © Victorine de Oliveira

« “Bats-toi, t’auras une vie grandiose” : parmi les nombreuses pancartes croisées dimanche lors de la manifestation anti-extrême droite qui s’est tenue à Paris, à laquelle appelaient collectifs et associations féministes, celle-ci, portée par une adolescente, m’a particulièrement frappée. Pas vraiment un slogan féministe, ni même une revendication, mais plutôt une promesse. Et si, de tous les programmes défendus ces derniers jours, il était le plus concret et susceptible de se réaliser ?

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C’est déjà dimanche qu’on retourne voter, après trois semaines de blitz campagne qui ont réduit juin en une boulette de papier froissée aussi vite qu’un bulletin jeté à la poubelle en sortant de l’isoloir. Je ne sais pas vous, mais l’après 7 juillet me paraît relever du trou noir. Impossible de me projeter dans des vacances, une serviette sur la plage ou dans un parc municipal, de la détente en terrasse, des lectures sans but et de la flânerie, tout ce qui rime normalement avec relâche estivale. L’incertitude grandissante me tétanise mentalement et j’ai un vague relent de confinement : après la sidération provoquée par l’annonce, la difficulté à imaginer l’après, tant le présent semble s’épaissir et s’engluer dans une atmosphère de plus en plus dégoûtante, pour reprendre les termes de mon camarade d’open space Michel Eltchaninoff. Des souvenirs me remontent en tête, des choses auxquelles je n’avais plus pensé depuis des lustres, comme cette camarade de classe d’école primaire qui avait partagé son désarroi face à cette réflexion de ses grands-parents : “Ils ne veulent plus que je joue avec toi parce qu’ils disent que les Arabes sentent mauvais et sont malpolis. Mais toi, tu sens pas mauvais !” Je me souviendrai toujours du regard de ma mère quand, du haut de mes huit ans, je lui rapportai ces mots. Depuis, mon passing blanc me protège de ce genre de choses. Pour combien de temps encore ?

Histoire de ne pas trop dépérir, j’ai été marcher. Quand la tête se sent amoindrie, mettre un pied devant l’autre, ça ne demande pas de trop réfléchir et ça ragaillardit – Nietzsche, Kant et Rousseau en savent quelque chose, qui sont allés noyer chacun à leur manière leurs angoisses dans des paysages plus ou moins grandioses. Si en cours de marche, j’ai davantage respiré des fumigènes que des campanules, l’effet n’en a pas été moins efficace : l’un des intérêts de la manifestation, c’est sa dimension festive et joyeuse, qui n’annule pas du tout son caractère politique et revendicatif, mais le soutient au contraire – mais de cela, j’ai déjà parlé à maintes reprises. À moins d’un accident, il est rare de sortir d’une manif’ en faisant la gueule. J’ai à nouveau pu le vérifier dimanche, en défilant sur un boulevard Voltaire animé de jeux de mots, de chorégraphies de groupe et de poings levés. Limite si mon SPM ne s’est pas envolé – ouais, parce qu’en plus, j’ai mes règles.

“Bats-toi”, donc. Tout juste l’âge de voter et elle avait déjà tout compris – que l’engagement, même au sens très premier d’avancer un pied devant l’autre afin de simplement sentir son corps en mouvement, ça sauve de la déprime et du racornissement, ça élargit un peu les horizons, quand bien même on y verrait danser des ombres. C’est au fond la leçon de Simone Weil, qui avait fait de l’engagement un mode de vie non seulement intellectuel mais physique. Quand Sartre en proposait une théorie, la philosophe distribuait son salaire de prof au tout-venant dans l’auberge où elle logeait, revêtait le bleu de travail pour cravacher à la chaîne chez Alsthom puis Renault, puis l’uniforme militaire auprès des républicains espagnols.

On a aussi beaucoup dit son ascétisme. La mort précoce à 34 ans de Simone Weil est d’ailleurs due à de multiples privations et refus de soins – disons que son idée de l’engagement était assez jusqu’au-boutiste. Mais ses Cahiers témoignent d’un élan porté aussi bien par l’âme que le corps. “S’arrêter, se retenir, c’est créer du vide en soi”, écrit-elle par exemple en 1941. Ou encore : “On s’imprime à soi-même un mouvement dirigé. Voilà pourquoi la mort fait violence à la nature. Rester par ordre, une heure, debout et absolument immobile ; c’est une torture pour la même raison. Obéissance, effort non orienté.” S’orienter, voilà sans doute ce qui est devenu le plus difficile ces derniers jours. Si vous cherchez encore votre boussole, allez quand même faire un tour. Une jeune fille à la pancarte surgira peut-être du noir. »