Le décryptage
La pauvreté, ce n’est pas qu’une question d’argent
Cet article est issu du numéro 153 de Philosophie magazine « Peut-on changer de logique ? », en kiosque le 23 septembre 2021. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
13,6 % des Français sont exposés à la pauvreté monétaire
11 % subissent des privations matérielles importantes
13,1 % subissent des privations matérielles et sociales importantes
11,1 % sont pauvres en conditions de vie
67 % de ceux qui subissent des privations sont aussi pauvres en conditions de vie
44 % de ceux qui subissent des privations importantes sont aussi pauvres au sens monétaire
Ils subissent des privations importantes
18 % des familles de trois enfants ou plus
29,2 % des familles monoparentales
50,8 % des foyers dont la personne référente est au chômage
« La pauvreté est un concept multidimensionnel. » C’est pourquoi l’enquête récente de l’Insee mobilise différentes grilles d’analyse pour tenter de cerner les contours de la pauvreté en France. La définition monétaire de la pauvreté, en fonction d’un seuil de revenus, n’est pas pertinente à elle seule, car il s’agit d’une « mesure relative ». Vivre sous le seuil de pauvreté (fixé à 60 % du niveau de vie médian, ce seuil s’établit en 2021 à 1 063 euros mensuels pour une personne seule) n’a pas le même sens en ville ou à la campagne, si l’on possède un petit patrimoine ou pas, etc. L’étude de l’Insee s’intéresse donc à trois autres définitions « non monétaires » de la pauvreté : privations matérielles (manger peu de viande et de poisson, ne pas pouvoir réparer ses meubles abîmés, posséder une voiture, etc.), privations matérielles et sociales (pas d’activité régulière de loisirs, pas d’accès à Internet, etc.) et pauvreté en conditions de vie (pas de toilettes, pas de salle de bains, etc.). Si les différents indicateurs conduisent à des résultats analogues (entre 11 % et 13 % de pauvreté), les populations qu’ils représentent ne se recoupent en fait que partiellement. Ainsi, 56 % des personnes subissant des privations matérielles et sociales importantes ne sont pas en situation de pauvreté monétaire. S’en tenir à un unique critère conduit à sous-estimer l’ampleur de la pauvreté. Pour la comprendre, il faut considérer l’épreuve vécue, comme s’est efforcé de le faire George Orwell avec son expérience volontaire du dénuement, dont il témoigne dans Dans la dèche à Paris et à Londres (1933). Selon lui, « la misère a la capacité de rejeter le futur dans le néant. […] Quand il vous reste cent francs en poche, vous imaginez les pires ennuis. Si vous avez trois francs, cela ne vous fait ni chaud ni froid. Car avec trois francs, vous avez de quoi manger jusqu’au lendemain : vous ne voyez pas plus loin ». La pauvreté produit ainsi une contraction de la durée. Le temps est comme dévoré par l’urgence, et la vie se résume à une survie dans l’instant.