La pensée dans l'espace
Platon l'idéaliste et Aristote l'empiriste. L'École d'Athènes, de Raphaël (1508-1511) (cc) inharecherche / Flickr
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Cet article est issu du numéro 77 de Philosophie magazine « 77 - Mars 2014 », en kiosque le 20 février 2014. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
« “Nul n’entre ici s’il n’est géomètre”, était-il inscrit au fronton de l’Académie, l’école fondée par Platon à Athènes. Je serais tenté de m’approprier cette fameuse formule et de la transformer ainsi : “Nul n’entre ici s’il n’est géographe.” Car il me semble que nous commençons naturellement par cartographier le réel avant de philosopher.
Notre corps, en effet, est d’abord placé dans l’espace. Bien avant l’acquisition du langage, nous apprenons à nous mouvoir, à ramper, puis à marcher à quatre pattes. Au départ, le corps est le filet à travers lequel nous saisissons des connaissances sur le monde, qui sont des connaissances spatiales. Plus tard, les mailles du filet du corps deviennent plus complexes et saisissent aussi des mots, des concepts. Ce que je veux dire avec cette comparaison, c’est que nous sommes tous géographes avant de manier des mots ou des idées. Et les philosophes font souvent de la géographie sans le savoir.
Maintenant, regardez ce détail de la fresque de L’École d’Athènes peinte par Raphaël (voir figure 6). L’interprétation canonique de ce tableau est célèbre : à gauche, Platon indique, avec son doigt tendu, le ciel des Idées, signifiant par là qu’il est un philosophe idéaliste, tandis qu’Aristote désigne quant à lui la Terre, montrant qu’il est beaucoup plus empiriste. Mais je dirais les choses autrement : à mon sens, chacun d’eux insiste sur une dimension différente du travail du cartographe. Pour Platon, qui pointe le doigt, ce qui compte, c’est le point fixe, le nord, ou la ligne de fuite, comme vous voulez. Pour Aristote, qui a la main à plat, c’est le plan, le support qui domine.