Politique
“La peur démographique est consubstantielle à l’histoire de l’extrême droite, de la Grande-Bretagne aux États-Unis en passant par la France”
Rassemblement « Unite The Kingdom » dans le centre de Londres, le 13 septembre 2025, à l’invitation de l’activiste d'extrême droite Tommy Robinson. Sur la pancarte on peut lire : « La liberté d'expression est morte». ©Ben Montgomery/Getty Images/AFP
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À l’heure où les discours identitaires prospèrent outre-Manche, avec un Nigel Farage toujours plus haut dans les sondages, le chercheur Baptiste Roger-Lacan explore les ruptures et les continuités entre les différents courants ultra-nationalistes qui gagnent l’Europe. Il publie bientôt un ouvrage collectif, Nouvelle Histoire de l’extrême droite (Seuil). Entretien.
Comment interprétez-vous la nouvelle montée en puissance de Nigel Farage, en Grande-Bretagne, l’homme qui a poussé pour le référendum du « Brexit » avant de devenir le leader du parti Reform UK ?
Baptiste Roger-Lacan : Elle est indissociable d’une grande fragmentation politique, très répandue en Europe – il suffit de voir le cas français. Elle vient mettre à l’épreuve les deux grands partis qui dominent la vie politique britannique depuis un siècle. À l’heure actuelle, le Parti travailliste est a minima divisé entre une tendance réformiste incarnée par le Premier Ministre actuel Keir Starmer et une ligne qui revendique une nette inflexion à gauche. Le Parti conservateur, au pouvoir de 2010 à 2024, est quant à lui discrédité après la calamiteuse série de chefs de gouvernement qui n’ont pas su piloter la sortie de l’Union européenne. Pour les Britanniques, les conséquences de ces errements sont aujourd’hui très lourdes : le pays se retrouve avec le plus fort taux d’inflation de l’Organisation de coopération et de développement économiques [OCDE], derrière la Colombie, l’Islande, la Hongrie et l’Estonie. Au cours des quatre dernières décennies, les inégalités territoriales et sociales se sont aggravées, qu’on les considère à l’échelle nationale, entre le Nord et le Sud, ou à l’échelle locale : les écarts de revenus à Londres sont terribles. Dans ce contexte, certains partis tiers, comme le parti Reform UK de Nigel Farage, peuvent espérer se faire une place. Ce dernier a la particularité d’être une figure centrale du Brexit sans pour autant avoir participé aux gouvernements qui l’ont mis en place. Il peut donc fustiger la classe politique qui a trahi les promesses du Brexit – approuvé par un référendum – tout en construisant son discours fondé sur le réveil des peurs identitaires face à l’immigration. Il n’est donc plus seulement un symbole du Brexit mais un acteur incontournable de la politique britannique qui arrive à agréger des rages et des inquiétudes très diverses. De ce point de vue, il rappelle un peu le rôle de catalyseur que Jean-Marie Le Pen a joué à l’extrême droite en France entre les années 1970 et les années 1980 : il est une sorte de carrefour où peuvent s’exprimer nombre des tendances radicales.