Un grand concept expliqué
La “ruse de la raison” chez Hegel, c’est quoi ?
Georg Wilhelm Friedrich Hegel. © Domaine public - Bibliothèque de l’Université de Leipzig
Il n’est pas rare d’entendre une personne commenter un fait historique en invoquant cette expression forgée par Hegel. Qu’est-ce que la « ruse de la raison », une notion complexe mais passionnante ? Nicolas Tenaillon, professeur de philosophie, la décrypte simplement.
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L’expression « la ruse de la raison » (Die List der Vernunft) apparaît chez G. W. F. Hegel dans ses Cours sur la philosophie de l’histoire dispensés à l’université de Berlin de 1822 à 1831. Pour Hegel, l’histoire est rationnelle : elle progresse, c’est-à-dire qu’elle a de plus en plus de sens. Mais elle progresse dialectiquement et non pas de manière linéaire, positive. Autrement dit, elle passe par des événements tragiques (guerres, révolutions…) pour faire advenir l’« Esprit du monde » (Weltgeist). Par exemple, Hegel interprète l’épisode des croisades médiévales comme une étape nécessaire à l’avènement de la Renaissance, car il fallait, selon lui, que les chrétiens comprennent que leur Dieu n’était pas à l’extérieur d’eux (dans le tombeau du Saint Sépulcre à Jérusalem) mais en eux pour que l’humanisme puisse se développer en Europe.
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Les événements violents mais nécessaires sont en outre le fait des « grands hommes », comme Napoléon, que Hegel admirait et dont il disait après sa traversée triomphante dans les rues de Iéna, ville conquise en 1806, qu’il avait vu passer devant lui « la raison à cheval ». Pourquoi un tel éloge ? Hegel estimait que la soif de gloire de Napoléon n’était que l’énergie par laquelle l’« esprit de son peuple » (Volksgeist), en l’occurrence celui des révolutionnaires français, allait faire souffler sur l’Europe le goût de la liberté et de l’égalité de droit. Telle serait donc la « ruse de la raison » : elle laisserait agir à sa place les passions car « rien de grand ne s’est fait dans le monde sans passion » – passion d’ailleurs destructrice pour celui qui l’incarne. Car le destin des grands hommes est toujours funeste, comme en témoigne celui qui finira ses jours sur l’île de Sainte-Hélène.
Dialogue avec Smith et Kant
D’où vient cette conception dialectique de l’histoire et que produit-elle ? D’un point de vue politique, on peut faire remonter à Machiavel l’idée que la ruse est historiquement utile et qu’une fin bonne peut requérir l’usage de moyens violents pour être atteinte. La naissance du libéralisme économique en Angleterre au XVIIIe siècle, avec la révolution industrielle, permet en outre de vérifier que, paradoxalement, l’égoïsme peut volontiers servir le bien commun : « Ce n'est pas de la bienveillance du boucher, du marchand de bière ou du boulanger, que nous attendons notre dîner, mais bien du soin qu'ils apportent à leurs intérêts », écrit Adam Smith dans Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations (1776). Hegel reprend cette idée lorsqu’il affirme : « Pour moi, l’activité humaine dérive d’intérêts particuliers […], l’homme y sacrifie tout ce qui pourrait être un autre but. »
Mais c’est surtout avec Kant, philosophe né un demi-siècle avant Hegel, que la dialectisation de l’histoire devient l’objet d’une analyse philosophique. Celui-ci parle en effet d’un « plan caché de la nature » (Idée d’une histoire universelle d’un point de vue cosmopolitique, 1784). La nature, d’après Kant, sait mieux que l’être humain ce qui est bon pour lui : par la discorde, elle le fait tendre vers un règne du droit. Cependant, cette finalité est externe, chez Kant, alors qu’elle est interne, chez Hegel. Pour ce dernier, l’histoire rend de plus en plus lisible la cause de son progrès parce que le réel devient de plus en plus rationnel.
Le philosophe n’est pas un prophète
Après Hegel, la ruse de la raison sera perçue par Karl Marx, qui fut dans un premier temps son grand commentateur, comme instrumentalisable. Pour achever le processus de rationalisation de l’histoire, le passage par une « dictature du prolétariat » instaurée par un État socialiste serait la dernière étape avant l’avènement de la société communiste. Du moins Marx l’espérait-il. Mais, comme on le sait, l’histoire a jusqu’à aujourd’hui démenti cette prévision. Si, pour Hegel, la raison est rusée, c’est aussi parce qu’elle ne se laisse pas totalement deviner dans son actualisation historique : le philosophe ne saurait se transformer en prophète. Il lui est impossible d’augurer les événements du lendemain car, comme il le formule joliment dans ses Principes la philosophie du droit (1821), « la chouette de Minerve se lève au crépuscule » – Minerve étant la déesse romaine de la raison, équivalent d’Athéna, chez les Grecs. Le philosophe n’est que « le secrétaire de l’Esprit du monde ».
Autrement dit : on ne saurait ruser avec la ruse de la raison. Le philosophe de l’histoire peut certes découvrir en quoi les événements sont rationnels et ainsi réduire le chronologique à la logique, mais il ne peut pas pour autant prédire leur existence ni la modalité de leur surgissement.