Patrimoine
La Sagrada Familia (presque) achevée : une visite de la cathédrale avec les philosophes
Barcelone (Espagne), le 10 juin 2026. Des membres du clergé assistent à l’inauguration de la tour de Jésus-Christ à la basilique de la Sagrada Família. © AP/Emilio Morenatti/Sipa
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On y est… à quelques détails près : après 144 ans de construction, la Sagrada Familia est pour ainsi dire achevée. Le 10 juin dernier à Barcelone, le pape Léon XIV a béni la flèche centrale de la cathédrale : la « tour du Christ », nouvellement inaugurée, qui culmine à plus de 172 mètres. Le célèbre édifice catalan est désormais la plus haute église du monde. Visitons-la en compagnie de quelques grands penseurs.
La Sagrada Familia de l’architecte catalan Antoni Gaudí ne laisse personne insensible : cette cathédrale, qui est aujourd’hui l’un des édifices religieux les plus célèbres au monde, a eu, tout au long de sa construction étalée sur plus d’un siècle, des détracteurs virulents et d’ardents défenseurs. Tour d’horizon de ce qu’en ont dit des grandes figures de l’architecture, de l’art et de la vie intellectuelle au XXe siècle.
Des critiques élogieuses…
Parmi les nombreux enthousiastes, on peut citer le peintre espagnol Joan Llimona, qui affirme sans ambage : « Le temple de la Sagrada Familia est une œuvre d’art majeure. » Pour l’architecte américain et grand concepteur de gratte-ciels Louis Sullivan, la Sagrada Familia est « la plus grande œuvre d’architecture créative des dernières vingt-cinq années. C’est l’esprit symbolisé en pierre ». Walter Gropius, le fondateur du mouvement Bauhaus, voit dans l’édifice une « merveille de perfection technique ».
“Gaudí est ‘le’ constructeur de 1900”
Même Le Corbusier, l’une des figures les plus importantes de l’architecture du XXe siècle, dont le style épuré est pourtant radicalement différent, se montre lui aussi dithyrambique : « Ce que j’ai vu à Barcelone était l’œuvre d’un homme d’une force, d’une foi et d’une aptitude extraordinaires […] Gaudí est ‘le’ constructeur de 1900, le bâtisseur professionnel de la pierre, du fer ou de la brique. Sa gloire est reconnue aujourd’hui dans son propre pays. Gaudí était un grand artiste. » L’historien de l’art Nikolaus Pevsner enfin, qui comparait le bâtiment à des « pains de sucre et des fourmilières », juge que l’ornementation surchargée frôle le « mauvais goût » mais est rattrapée par une « audace impitoyable ».
…et d’autres moins enthousiastes
Si les éloges sont nombreux, les critiques le sont également – et elles s’avèrent parfois fort âpres. De passage à Barcelone pendant la guerre d’Espagne qui a éclaté en 1936, l’écrivain anglais George Orwell s’exclame : « Je suis allé jeter un œil à la cathédrale – une cathédrale moderne, et l’un des bâtiments les plus hideux au monde. […] Contrairement à la plupart des églises de Barcelone, elle n’avait pas été endommagée pendant la révolution – on disait qu’elle avait été épargnée en raison de sa “valeur artistique”. Je trouve que les anarchistes ont fait preuve de mauvais goût en ne la faisant pas sauter quand ils en avaient l’occasion… »
“Trop traditionnel dans ses idées pour certains avant-gardistes, Gaudí est en même temps trop moderniste dans ses réalisations pour de nombreux traditionalistes”
Parmi les contempteurs de l’architecture extravagante de Gaudí, il faudrait également mentionner Miguel de Unamuno, l’un des philosophes espagnols majeurs de l’histoire contemporaine. Il visite la cathédrale en 1911, en compagnie de Gaudí lui-même. Après avoir arpenté les lieux, Unamuno lâche simplement : « Ça ne me plaît pas… ça ne me plaît pas. » Ce à quoi Gaudí se serait contenté de répondre : « Elle ne plaît à aucun Castillan. » Si les deux hommes partagent une vision résolument conservatrice, des convictions religieuses, des valeurs proches, Gaudí fait le choix, peut-être paradoxal, d’exprimer ces valeurs à travers une forme esthétique novatrice. Trop traditionnel dans ses idées pour certains avant-gardistes, l’architecte est en même temps trop moderniste dans ses réalisations pour de nombreux traditionalistes.