La télé nous rend-elle mauvais ?

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Cet article est issu du numéro 37 de Philosophie magazine « 37 - mars 2010 », en kiosque le 25 février 2010. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Cambridge, Massachusetts, 1960. Alors qu’Adolphe Eichmann, jugé en Israël pour sa participation à l’extermination des Juifs d’Europe, soutient qu’il n’a fait qu’« obéir aux ordres », le professeur -Stanley Milgram, de Harvard, met au point une expérience de psychologie sociale rendue célèbre par le film d’Henri Verneuil I comme Icare (1979). Elle doit permettre de tester le degré d’obéissance à une autorité lorsque celle-ci émet une injonction contraire à la morale. Sous prétexte de mener une étude sur la mémorisation, Stanley Milgram propose à des volontaires de tester les connaissances d’autres « cobayes » – en réalité des complices du laboratoire – en leur posant des questions. Chaque fois que le « cobaye » se trompe, le questionneur doit lui envoyer des décharges électriques de plus en plus fortes. Plus de 6 individus sur 10 vont jusqu’à la décharge mortelle de 450 volts. L’autorité du scientifique et le protocole de l’expérience suffisent à désactiver les scrupules moraux. Reproduite dans le monde entier, cette expérience a été partout confirmée.

Paris, 2009. Alors que de nombreuses chaînes de télévision mettent à l’honneur des émissions de télé-réalité où est expérimentée la résistance des individus à des situations extrêmes (survie d’un groupe en milieu hostile, confrontation avec des phobies, mise à l’épreuve des liens affectifs), le producteur Christophe Nick propose à Jean-Léon Beauvois, professeur de psychologie sociale, de transposer l’expérience de Milgram dans le cadre d’un jeu de télévision. Cette fois, il ne s’agira plus de tester l’une des autorités les plus respectées du monde moderne, la science, mais une simple instance de divertissement et d’information, la télévision. Le laboratoire est remplacé par un plateau d’émission ; la recherche sur la mémoire, par un jeu de questions-réponses ; l’autorité, incarnée dans un producteur et une animatrice. Résultat : ce ne sont plus 61,5 %, mais 81 % des participants qui sont prêts à envoyer en direct et en public 460 volts à leur compagnon de jeu ! -Malgré l’effondrement des autorités traditionnelles, malgré des années de pédagogie anti-autoritaire, malgré les progrès de l’autonomie individuelle, preuve est faite que la télévision, avec son univers déréalisé, la surveillance de ses caméras, ses animateurs décomplexés et tout-puissants, peut transformer chacun de nous en un bourreau volontaire. Diffusée sur France 2, le 17 mars, dans le cadre d’un documentaire sidérant (« Le jeu de la mort »), l’expérience de « La Zone Xtrême » soulève des questions fondamentales. Quelles sont les raisons qui poussent une majorité à se soumettre ? Quels sont les ressorts qui permettent à une minorité (19 %) de résister ? Et nous, qu’aurions-nous fait ? Au-delà, c’est toute la question du pouvoir de nuisance de la télévision qui est relancée. Pouvoir psychique sur les téléspectateurs, dont elle capte l’attention en faisant sauter tous les tabous et en libérant leurs pulsions les plus basses. Pouvoir social ensuite. Comme le soutient Michel Eltchaninoff, la télévision a ce pouvoir extraordinaire d’isoler les individus pour les faire agir comme une foule enragée, elle crée un « homme-foule », à la fois totalement délié de ses concitoyens et complètement englué dans un collectif invisible. Pouvoir métaphysique enfin : la télévision ouvre les portes d’un au-delà, elle nous fait miroiter un autre monde pour lequel nous semblons prêts à sacrifier notre finitude.

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