Un grand concept expliqué
La “théodicée” chez Leibniz, c’est quoi ?
Gottfried Wilhelm Leibniz. © Domaine public
Les philosophes adorent inventer des termes étranges, mais qui sont essentiels pour comprendre leur projet. Par exemple, la théodicée, mot inventé par Leibniz. Ou comment concevoir un Dieu de bonté… qui, pourtant, laisse faire le mal sur Terre. Décryptage pour tout comprendre !
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L’étymologie du mot théodicée réunit Dieu (en grec, theos) et la justice (dike). C’est Leibniz qui crée ce néologisme en 1696. Pour lui, il s’agit en quelque sorte de justifier Dieu. Il en fait le titre d’un de ses ouvrages les plus connus : Essais de Théodicée (1710). Selon le philosophe allemand, l’idée de Dieu doit faire face à l’objection du mal : comment peut-on se référer à un Dieu qui laisse faire les catastrophes, les guerres et les meurtres. N’est-ce pas une bonne raison de perdre la foi ? Ce laisser-faire ne rend-il pas caduque l’idée d’un Dieu ? Dans la tradition occidentale, en effet, Dieu est défini par trois attributs essentiels : l’omniscience (Dieu sait tout), l’omnipotence (Dieu peut tout) et la parfaite bienveillance (Dieu veut toujours le Bien).
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Or le mal semble rendre ces attributs incompatibles. Car si le mal existe, soit Dieu ne peut l’empêcher – et il n’est plus omnipotent –, soit il pourrait l’empêcher mais ne le veut pas, et alors il n’est plus parfaitement bienveillant et peut même passer pour indifférent, voire sadique. La solution de Leibniz à l’objection, puissante, du mal consiste à dire que « Dieu veut antécédemment le bien et conséquemment le meilleur (optimum) ». Pour lui, Dieu ne peut faire exister que le meilleur des mondes possibles (sans quoi il ne serait pas parfaitement bienveillant). Aussi, tout mal, qu’il soit physique ou moral, n’est qu’un moindre mal. Autrement dit : tout autre monde que le nôtre aurait contenu plus de maux que ceux que nous constatons autour de nous. Dans un monde moins bien imaginé par Dieu, il y aurait encore plus de cataclysmes, de viols et de désastres.
Un “Deus calculator” ?
Cette démonstration, qui s’appuie sur la logique et sur le principe de « raison suffisante » (selon lequel tout ce qui existe a sa raison d’être), fait de Dieu un Deus calculator (une sorte de machine qui calcule toutes les possibilités et n’accorde l’existence qu’au meilleur résultat) et de notre monde le fruit d’une « harmonie préétablie ». Pour illustrer sa théorie, Leibniz donne, dans ses Essais de Théodicée, l’exemple fictif d'une pyramide sans base divisée en chambres. Un voyageur nommé Théodore est invité par la déesse Pallas Athénée à visiter quelques-unes de ces chambres. En montant d'étage en étage, il s'aperçoit que les chambres sont de plus en plus belles. Or ces chambres représentent tous les mondes possibles. La déesse explique alors à Théodore qu'il se trouve dans le « palais des destinées » et que « la pyramide descend à l'infini », car il y a toujours un monde qui comporte moins de biens qu'un autre. En revanche, il n'existe qu'un seul monde qui soit le meilleur de tous : celui que symbolise la chambre se trouvant sous la pointe de la pyramide et qui comporte le maximum de perfection. Lorsqu'on entre dans cette dernière chambre, on passe du possible au réel : « Nous sommes dans le vrai monde actuel, dit la déesse », celui qui est le plus harmonieux.
Trois fissures dans l’harmonie leibnizienne
Mais, pour séduisante qu’elle soit, la théodicée de Leibniz donnera lieu à de nombreuses critiques, toutes centrées sur l’idée que le mal est absolu, et ruine cette idée de « meilleur des mondes possibles ». Retenons en trois.
- D’abord celle de Voltaire, qui ,dans Candide ou l’Optimisme (1759), accumule les mésaventures de son héros Candide pour objecter à Leibniz que le mal est partout (guerre, tremblement de terre de Lisbonne, autodafé, piraterie, esclavage, viol, petite vérole, corruption des grands…). Le personnage vraiment naïf de ce conte philosophique n’est pas tant Candide que Pangloss, porte-parole de Leibniz, qui s’aveugle en répétant que « tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes ».
- Ensuite, celle de Schopenhauer, champion du pessimisme, qui soutient dans Le Monde comme volonté et comme représentation (1819) que « nous vivons dans le pire des mondes possibles » et – en 1851, dans Sur la religion – que la seule sagesse viable est celle adoptée par le bouddhisme : se déprendre de son individualité, source de souffrances irrémédiables, en s’évadant dans le nirvana, c’est-à-dire en niant la réalité d’un monde qui n’a ni Créateur ni sens.
- Enfin, celle de Hans Jonas, qui, dans Le Concept de Dieu après Auschwitz (1948), cherche à comprendre comment Dieu a pu laisser advenir la Shoah, sommet de l’horreur. Il en arrive à la conclusion qu’en se donnant totalement dans son acte créateur, Dieu a renoncé à sa toute-puissance. En nous rendant libres, il nous a aussi rendus responsables, parce qu’il exige de nous de renoncer au miracle, c’est-à-dire à son interventionnisme. Bref, il imagine un Dieu faible et faillible.
Ces objections contre la théodicée – mot qui entrera dans les programmes de philosophie en France au XIXe siècle, sous l’impulsion de Victor Cousin, philosophe et ministre de l’Instruction publique, pour chapeauter toutes les questions relatives à Dieu – ne sont pas tant des professions de foi d’athéisme que des réflexions sur l’énigme du mal. Au fond, il importe peut-être moins de garder à tout prix l’idée d’un Dieu tout-puissant mais de réfléchir à ce que le philosophe Jean Nabert définissait comme « l’injustifiable » (Essai sur le mal, 1955) : le mal.