Entretien avec Jean-Luc Nancy
À la vie, à la mort ?
Portrait de Jean-Luc Nancy (philosophe) 10/09/2017. ©Vincent MULLER/Opale/Leemage
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Cet article est issu du Hors-série n°N° 50 de Philosophie magazine « L’amitié. Ce que nous avons de meilleur ? », en kiosque le 29 juillet 2021. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Alors que Jean-Luc Nancy vient de décéder, nous publions l'entretien qu'il nous a accordé dans notre hors-série consacré à l'amitié paru cet été. Dans cette intervention, sans doute la dernière publique, le philosophe s'interroge sur ce qui nous échappe dans l'ami vivant et sur ce subsiste de l'ami disparu.
Votre parcours a été marqué par de nombreuses amitiés, à commencer par celle avec Philippe Lacoue-Labarthe et Jacques Derrida. La philosophie commence-t-elle avec l’amitié ?
Jean-Luc Nancy : Peut-être faut-il dire que l’amitié est dans la pensée – la pensée et non les préoccupations, les intérêts, etc. Penser quelque chose n’a de sens que dans la proximité. Même avec une pierre : il faut toucher, éprouver la chose ou la personne.
Vous avez, récemment, coordonné un ouvrage en hommage à Bernard Stiegler. Pourquoi parler de l’ami disparu est-il si important et si difficile ?
Il y a là une difficulté indépassable. L’ami n’est plus là, c’est tout. Mais ce « tout » est aussi une présence formidable. J’entends sa voix, j’éprouve sa présence. Il y a de l’ineffaçable. L’autre absent souligne sa présence : voici son rire, voici sa mélancolie. Aujourd’hui je vis entouré d’amis morts et présents. J’entends leurs intonations et je les entends me dire : « alors, tu voudrais bien savoir ce que nous dirions ; tu en devines un peu, mais très peu… Nous sommes là, à quelques pas en arrière. » Et moi : « vous avez vu le Covid-19… » Eux : « Oui, bien sûr, et nous ne savons pas nous-mêmes ce que nous en penserions. » Et moi : « oui mais vous approchiez déjà de l’idée d’immunité… » Et eux : « c’est vrai mais on ne pouvait pas imaginer ça… » Ainsi va l’histoire : ça arrive, et l’on s’en va dans cette venue.