Notion

L’absurde

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Cet article est issu du numéro 3 de Philosophie magazine « 3 - août/sept. 2006 », en kiosque le 27 juillet 2006. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Quoi qu’il arrive, le monde tourne sans nous. Pourtant, nous sommes condamnés à nous interroger sans répit sur le sens de la vie. Ad vitam æternam.

À quoi bon ? À quoi bon vivre, agir ou se soigner, puisque la mort nous attend ? À quoi bon nos travaux, nos soucis, nos désappointements et nos peines de cœur ? « Du lit à la fenêtre, et du lit au fauteuil, et puis du lit au lit », concluait Jacques Brel en parlant de nous. Pourquoi faire des efforts et se tenir la main ? Pourquoi souffrir et pourquoi s’accrocher ? Que reste-t-il à celui qui découvre – à jamais – le non-sens sous la routine ? Comment prendre au sérieux ces maisons de poupée, ces villes-fourmilières, ce panorama de dominos qui saute aux yeux dès qu’on regarde la Terre d’un avion ? À quoi bon cette promenade bouffonne dans le silence, cette aventure minuscule où nous allons vaillamment d’un point à l’autre – de la douleur à l’ennui – avant de mourir, demain, peut-être, bientôt, sûrement ? Qui peut dire sans arrogance que son existence a plus de sens que celle d’un poisson dans son aquarium ?

Il est, bien sûr, toujours possible de se donner un « but », un treuil charitable qui tire – provisoirement – vers le haut la corde à laquelle nous sommes suspendus, les pieds dans le vide, et donne à nos consciences altérées le sentiment d’aller quelque part en allant vers la mort. Que ce but soit l’absolu, l’humanité, la sagesse elle-même ou bien la vérité (« l’inaccessible étoile » dont parle encore Jacques Brel) ou qu’il soit, plus prosaïquement, un salaire idéal, une flopée de récompenses, un triomphe mondain (bref, une « vie réussie »), il est, dans un cas, hors d’atteinte et, dans l’autre, il s’estompe dès qu’on y parvient. Il ne survit plus que sous la forme maladive du vieillard qui exhibe ses décorations, radote ses exploits et se persuade, pour se consoler, que l’expérience a gravé ses leçons dans les rides de son front. Avoir un plan de carrière n’empêche pas, à terme, de prendre sa retraite et d’attendre, bien habillé, que le téléphone sonne. Vivre dans l’espoir d’une vie au-delà de la vie n’empêche pas de mourir en se demandant pourquoi. Mourir avec les honneurs, enfin, n’empêche ni d’être oublié ni de pourrir, sous terre, dans une boîte en bois. Le souverain bien ne survit pas plus à notre mise en bière que la reconnaissance sociale.

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