Un grand concept expliqué

Le “biopouvoir” chez Foucault, c’est quoi ?

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Le “biopouvoir” chez Foucault, c’est quoi ?

Michel Foucault. ©Marc Garanger / Aurimages

C’est l’un des concepts qui a contribué à assurer la postérité de Michel Foucault. Aujourd’hui, le biopouvoir est mobilisé tant en bioéthique qu’en philosophie politique. Il permet de comprendre le basculement d’une souveraineté répressive ayant le pouvoir de donner la mort vers des États se chargeant de la vie biologique des populations. Mais comment se décline-t-il concrètement ? Explications avec Nicolas Tenaillon.


Observateur vigilant des formes de domination qui assujettissent l’homme, Michel Foucault forge, dans les années 1970, le concept de biopouvoir. Ce terme caractérise le pouvoir moderne en tant qu’il prend en charge, régule et optimise la vie biologique des populations. Mais en quoi est-il nocif ? Il y a là un paradoxe : comment en cherchant à maximiser la vie, le pouvoir moderne peut-il produire de nouvelles formes d’exclusion et de violence ? 

Généalogie de la politique

C’est dans La Volonté de savoir (1976), premier tome de son Histoire de la sexualité, que Foucault avance pour la première fois l’idée de biopouvoir. Mais c’est davantage dans ses cours au Collège de France, en particulier dans celui intitulé « Il faut défendre la société » (1976), qu’il en déploie toute la fécondité. 

“À l’approche de la Révolution, le pouvoir tend à s’invisibiliser – d’une part comme pouvoir disciplinaire, d’autre part comme biopouvoir”

Appliquant à la politique la démarche généalogique que Nietzsche réservait à la morale, il remarque que les formes de pouvoir se complexifient à partir de la fin du XVIIIe siècle. Dans l’Ancien Régime, le pouvoir souverain se caractérisait par sa force répressive : il consistait en un droit ultime de tuer les individus si la défense de l’État l’exigeait, « faire mourir » s’il le faut et, sinon, « laisser vivre ». Cette force se voulait dissuasive comme en témoigne en 1757 la mise à mort publique de Damiens, roué et écartelé, pour sa tentative de régicide sur Louis XV, exécution que Foucault relate au début de Surveiller et punir (1975) en parlant de « l’éclat des supplices ». 

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Mais à l’approche de la Révolution, ce déchaînement de violence sur le corps du condamné ne parle plus, choque. Le pouvoir tend alors à s’invisibiliser, et ce de deux manières différentes, quoique corrélatives : d’une part comme pouvoir disciplinaire, d’autre part comme biopouvoir. 

“Faire vivre et laisser mourir” ?

Le pouvoir disciplinaire consiste à contrôler le corps des individus. S’exerçant dans les prisons, les casernes, les écoles, il les rend dociles, les redresse pour les utiliser. Le biopouvoir, quant à lui, a pour objet non pas le corps de l’individu, mais l’homme vivant, compris comme membre de l’espèce humaine. 

“Le biopouvoir cherche à investir la vie des individus de part en part, de la naissance à la mort”

Autrement dit, explique Foucault dans son cours de 1976, il agit sur « un nouveau corps : corps multiple sinon infini, du moins pas nécessairement dénombrable » : « la population ». Alors que le pouvoir disciplinaire est individualisant, le biopouvoir est massifiant. Plus subreptice, il est aussi plus totalisant car il cherche à investir la vie des individus de part en part, de la naissance à la mort, des maladies à la vieillesse, des accidents du quotidien au rapport que l’espèce entretient avec son environnement, en particulier dans la ville : 

« C’est sur la natalité, sur la morbidité, sur les incapacités biologiques diverses, sur les effets du milieu, c’est sur tout cela que la biopolitique va prélever son savoir et définir le champ d’intervention de son pouvoir. »

Michel Foucault, « Il faut défendre la société », cours au Collège de France, 1976

Mais comment ? En se mêlant de notre santé, de nos comportements jugés bons ou mauvais pour nos vies. Le biopouvoir exerce donc un « pouvoir exactement inverse » de celui de la « vieille souveraineté » : non pas faire mourir et laisser vivre mais « faire vivre et laisser mourir ». Les statistiques, la démographie, la sociologie, la médecine psychiatrique font en effet partie de ces outils et sciences nouvelles dont se sert désormais le pouvoir pour mettre en place des dispositifs de santé publique ou d’assurance sociale afin de protéger la vie. Mais alors pourquoi le déplorer ?

Mais c’est pour votre bien, voyons…

Parce que répond Foucault cette mainmise du pouvoir sur « les processus biologiques de l’espèce-homme » tend à être liberticide : il ne s’agit plus ici « d’assurer une discipline mais une régulation ». Dès lors que le pouvoir cherche à « faire baisser la morbidité », à « stimuler la natalité », à « allonger la vie », il instaure des mécanismes normalisateurs à l’insu des individus dont les attitudes déviantes sont implicitement réprimées. 

Ainsi s’explique pourquoi la notion de biopouvoir apparaît d’abord chez Foucault dans son histoire de la sexualité, car celle-ci se situe au croisement du corps individuel et de la reproduction de la population. Elle est donc un point stratégique d’exercice du biopouvoir. 

Si « le sexe est devenu l’enjeu d’une lutte politique », c’est parce que, succédant à la confession chrétienne, la médecine et la psychanalyse cachent derrière leur « volonté de savoir » une volonté de contrôle pour mieux administrer la vie. Le biopouvoir n’est donc pas tant protecteur que producteur des normes : il classe les individus, détermine le normal et l’anormal, uniformise les comportements. 

Mais pourquoi en est-on arrivé là et où mène cette métamorphose du pouvoir ?

Du “bio pouvoir” au “racisme d’État”

Cherchant la cause de l’avènement de la biopolitique à l’ère moderne, Foucault avance l’hypothèse que « tout s’est passé comme si le pouvoir qui avait comme modalité la souveraineté s’est trouvé inopérant pour régir le corps économique et politique d’une société en voie, à la fois, d’explosion démographique et d’industrialisation ». Autrement dit, pour se conserver le pouvoir s’est accommodé aux processus qui lui échappaient. Mais ce faisant, il a institué ce que Foucault n’hésite pas à nommer au début de son cours de 1976 : un « racisme d’État » qui fragmente la population en distinguant en son sein des groupes sains ou dangereux, normaux ou dégénérés. 

“Dans l’État moderne, l’ennemi n’est plus l’adversaire politique mais ce qui est présenté comme un danger pour la vitalité de la population”

C’est ce racisme, non pas idéologique mais consubstantiel à l’État moderne, qui explique les formes de violences nouvelles du XIXe siècle et surtout du XXe : l’ennemi n’y est plus l’adversaire politique mais ce qui est présenté comme un danger pour la vitalité de la population. On croit alors que la mort des groupes stigmatisés « rend biologiquement plus saine » celle du groupe qui revendique la normalité. D’où le darwinisme social, l’eugénisme, le nazisme… 

➤ À lire aussi : notre article « Vivons-nous à l’ère de la biopolitique ? »

On le voit, historiquement, le biopouvoir a pu renouer avec la violence et le droit de tuer de la vieille souveraineté : le « laisser mourir » a reconduit au « faire mourir ». Pire, conjecture Foucault : à l’extrême la biopolitique peut annihiler toute vie (la bombe atomique) ou au contraire la faire proliférer mais de manière insensée (la fabrique de monstres).

Ainsi le biopouvoir ne libère les individus des contraintes anciennes que pour les enfermer dans des normes biologiques et sociales plus contraignantes et potentiellement dangereuses. Ce concept majeur dans l’œuvre de Foucault continue à nous interroger : comment penser une politique de la vie qui ne se retourne pas contre elle-même ? 

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