Journal de bord

Le début de la fin

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Le début de la fin

© Ruppert & Mulot

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Cet article est issu du numéro 30 de Philosophie magazine « 30 - juin 2009 », en kiosque le 28 mai 2009. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Je ne sais pas pourquoi, je commence toujours les magazines par la fin. Le dessert en premier. La touche finale en guise d’apéritif. Pour les livres, la même chose. La dernière phrase, puis la première. Entre les deux, si un pont imaginaire s’élance, s’il y a électricité, promesse, je risque de lire le livre. Pour un article, même chose. La dernière phrase, pour voir où on m’emmène. La conclusion juge du chemin. Pas la peine de tortiller de la figure de style, ce qui compte, à la fin, c’est la fin. D’où vient ce vice, si c’en est un ? C’est que quand j’écris, c’est le contraire. Je n’ai aucune idée de comment ça va finir. Et ça finit donc souvent mal. Comme disait Giacometti avec son sourire délicieux, d’une certaine manière ça n’a pas encore commencé. Si on pouvait vraiment commencer, aussitôt ce serait fini. C’est pourquoi, pour ma part, et toutes proportions gardées avec Giacometti, je trouve de plus en plus difficile d’écrire. Plus ça va, plus ça résiste. Écrire ces « quelques » lignes – comme le dit joliment le rédac’ chef (on se croirait dans Gaston Lagaffe) qui me les a commandées et qui compte en signes (seulement trois mille ! trois fois rien) – me prend un temps infini. Ou plutôt : indéfini. Tant que je cherche une idée digne de ce nom, je n’écris pas. Et dès que je commence à écrire, l’idée me tombe des mots, si on peut dire une chose pareille. Pourtant, il suffirait de commencer vraiment pour en finir presque aussitôt. Instantanée, la vitesse de la pensée. Ça fait des mois que j’y pense, à avoir une idée. J’en ai eu plusieurs, des amusantes, des intéressantes, aucune qui soit nécessaire. On peut juger une idée à sa consistance, ou plutôt à sa persistance. Certaines nous collent, nous accompagnent, se déploient en nous comme les nénuphars dans L’Écume des jours, et nous changent la vie. D’autres nous tombent de l’esprit aussitôt lues, vides, abstraites, inhabitées, inhabitables. Je cherche des idées vivantes, nourricières, décisives et modestes. Et je les cherche toujours à la fin – des livres, des journaux, des magazines et des articles. Là où, le plus souvent, on s’aperçoit qu’elles ne sont pas. Giacometti disait qu’il ne s’était mis à la sculpture que parce qu’il s’en sentait incapable, et que percevoir les volumes lui était difficile. Il s’était mis à la sculpture pour pouvoir en finir et s’en débarrasser au plus vite. Pour pouvoir passer à autre chose. Au fond, il n’était peut-être pas sculpteur du tout. Entendre Giacometti affirmer cela me bouleverse à chaque fois. C’est lui qui a raison. Il n’est pas sculpteur, il est philosophe. Il serait philosophe s’il faisait avec la pensée ce qu’il fait avec la sculpture. Mais il le fait. La dernière idée vivante que j’aie trouvée vient d’un sculpteur, modèle pour les philosophes. Comprendre qu’on ne peut pas être philosophe, que c’est véritablement impossible, est peut-être le mot de la fin. Philosopher, comme sculpter, n’est pas difficile : c’est impossible. Voilà enfin une idée. Une idée qui ne peut pas en être une. Mais si on peut la comprendre, d’une certaine manière, c’est que ça n’a pas encore commencé, non ? 

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