Sens et vie
Le mensonge
Statue du personnage de Pinocchio dans le parc d’attraction Walt Disney World, à Orlando en Floride (États-Unis), installée en 1990 à l’occasion des cinquante ans du dessin animé éponyme de la firme Disney. (cc) Camera Obscurist/Flickr
Cet article est réservé aux abonnés.
Cet article est issu du numéro 34 de Philosophie magazine « 34 - novembre 2009 », en kiosque le 29 octobre 2009. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Difficile d’y échapper, car impossible de toujours dire la vérité. Pour réconforter, pour reconstruire le monde à sa mesure, chacun fait comme si…
Puisqu’il ne faut jamais mentir, alors il faut mentir de temps en temps : l’obligation d’être véridique à tout prix contraint à mentir quand la vérité elle-même est plus fallacieuse que le mensonge.
En présentant la vérité comme un devoir et donc le mensonge comme « le rejet et pour ainsi dire l’anéantissement de la dignité », en disant de lui qu’il est « immédiatement détestable » et coupable « même quand il est innocent », qu’injuste à tous égards, il est « la véritable flétrissure qui souille la nature humaine », bref, en récusant le « droit de mentir par humanité », Emmanuel Kant ne pèche pas seulement par inconséquence, mais aussi par l’ignorance, pure et simple, du fait qu’il ne suffit pas de dire la vérité pour être dans le vrai.
Car le refus de mentir, paradoxalement, n’échappe guère sinon au mensonge, du moins à l’insincérité. Combien de confessions, rétablissant la vérité aux dépens de celui qui la reçoit, semblent dictées non par la vertu, mais par le goût de nuire ? Est-ce par charité ou par jalousie qu’Arsinoé dévoile à Alceste les turpitudes de Célimène ? Si Alceste lui-même ne lâchait vraiment « aucun mot qui ne parte du cœur », négligerait-il d’admettre qu’il est misanthrope par orgueil ? N’est-ce pas d’emblée mentir par omission que de prétendre dire toute la vérité ? N’est-ce pas tromper quelqu’un deux fois que d’ajouter l’aveu à l’adultère ? À qui et à quoi pense le médecin qui annonce son cancer au malade ? Qui prendrait le risque d’accorder sa confiance à celui qui n’a jamais le courage de mentir ? « Dire la vérité, écrit Benjamin Constant, n’est un devoir qu’envers ceux qui ont droit à la vérité. Or nul homme n’a droit à la vérité qui nuit à autrui. » Tout homme, en revanche, a droit au mensonge qui réconforte. Comme la fausse modestie relève de l’orgueil, l’intention de vérité avère l’impureté d’une intention. La vérité est un arrière-monde dont le désir est une arrière-pensée.