L'impasse du narcissisme
Le moi, ce grand mystère inutile
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Cet article est issu du numéro 55 de Philosophie magazine « 55 - hiver 2011 », en kiosque le 24 novembre 2011. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
La quête de la connaissance de soi est vouée à l’échec. Nous resterons à jamais une énigme pour nous-mêmes et seul notre état civil prouve que nous existons. Tels sont les arguments qu’avance, en malicieux démystificateur, le philosophe Clément Rosset.
Rappelons pour commencer que la formule “Connais-toi toi-même” n’est pas de Socrate, comme Platon contribue à nous le faire croire dans son Apologie de Socrate. Ce slogan, en grec gnothi seauton, était inscrit sur le fronton du temple d’Apollon à Delphes. C’est pourquoi il faut voir dans cette formule un strict équivalent des promesses imprimées sur les cartes des marabouts qu’on vous distribue à la sortie du métro – “Je ferai revenir l’être aimé” – ou encore sur les caravanes de Madame Soleil – “Venez connaître votre avenir”. Le peuple grec était plutôt superstitieux, les temples attiraient nombre de pèlerins et de gogos prêts à délier leurs bourses pour entendre la parole de l’oracle. La promesse de se connaître soi-même était avant tout une bonne réclame. On se fait beaucoup d’idées nobles, aujourd’hui, sur la sagesse delphique, alors que la Pythie en transe vous livrait des paroles obscures, payées à prix d’or, censées contenir des informations codées sur votre futur : telle était la fameuse connaissance de soi des Grecs.
Vouloir se connaître soi-même, à mes yeux, c’est à la fois inutile et inappétissant. C’est en tout cas une recherche fondée sur un malentendu, parce qu’une telle connaissance est par nature impossible. Le philosophe anglais David Hume fut le premier à attirer l’attention sur l’impossibilité d’avoir accès à une authentique connaissance de soi ou, pour le dire autrement, à notre identité personnelle. Nous ne pouvons nous saisir que comme un assemblage de perceptions disparates. Je peux savoir que j’ai chaud ou froid, que je suis en colère ou joyeux, que telle pensée ou telle chansonnette me trotte dans la tête. Il y a une collection de sensations et d’idées qui se promènent en moi. Cela constitue-t-il pour autant une unité, une totalité dont je peux faire le tour ? Non, rien ne m’assure de la continuité de mon être, si je le comprends comme un sujet psychologique. Je ne peux manipuler que les pièces détachées d’un ensemble qui me restera à jamais inconnu. Un mot de Montaigne anticipe d’ailleurs sur ces arguments avancés par David Hume dans son Traité de la nature humaine : “Notre fait, ce ne sont que pièces rapportées.” Cette observation me paraît d’un immense bon sens, c’est pour moi une saine évidence et pourtant, lorsque j’ai publié mon essai Loin de moi, qui reprend cette thèse, les critiques contemporains ont pensé que je blaguais, que je soutenais un paradoxe par mauvais esprit.