Point de bascule

Le nouvel autodafé numérique

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Le nouvel autodafé numérique

© Slim3D/iStockphoto

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Les entreprises Amazon et Anthropic sont sous le feu des critiques après que des enquêtes ont révélé qu’elles détruisaient des livres rares pour les numériser. Pourquoi le livre est-il devenu un objet quasi sacré ?


 

« Scanner destructivement tous les livres du monde » : la révélation du « Projet Panama » de l’entreprise d’IA Anthropic a suscité de vives réactions. Si l’opération elle-même – couper la reliure de livres papier pour les numériser, les réduire en lambeaux puis recycler le papier – a beaucoup choqué, l’atmosphère de secret autour du projet a redoublé la suspicion. « Nous ne voulons pas que ça se sache que nous travaillons là-dessus », lit-on dans les documents internes. Anthropic n’est pas la seule entreprise concernée : avec son centre de numérisation destructive VGT3, Amazon est également sous le feu des critiques.

Pourquoi détruire des livres physiques ?

Que les entreprises développant des modèles d’IA numérisent une multitude de livres n’a rien de surprenant. Les ouvrages imprimés sont un vivier de textes de qualité, de surcroît garantis « sans IA » en ce qui concerne les textes anciens. Ils permettent d’apprendre aux machines « comment bien écrire ». Mais pourquoi détruire les ouvrages au passage ? Plusieurs raisons sont avancées.

Le mobile est d’abord économique, le scan de pages volantes étant plus rapide et moins onéreux. S’ajoutent à cela des raisons légales. Aux États-Unis, être propriétaire d’un exemplaire physique ne confère pas en soi le droit d’en reproduire librement le contenu (le copieur disposerait alors de deux exemplaires tandis qu’il n’en a acheté qu’un seul). Dans le jugement Bartz v. Anthropic (2025), un tribunal fédéral a néanmoins considéré que la numérisation d’exemplaires légalement achetés relevait du fair use [usage légitime], notamment parce qu’Anthropic détruisait l’exemplaire papier et ne redistribuait pas son substitut numérique : il s’agissait ainsi d’un changement de format « un pour un ». Le tribunal a, séparément, considéré comme fair use les copies effectuées pour l’entraînement des modèles.

Certains observateurs mettent aussi en avant des leviers stratégiques pour les entreprises. Certes, les livres rares ne sont pas spécifiquement visés par les opérations de numérisation-destruction, même si certains figurent dans les lots d’ouvrages d’occasion achetés. Ils n’en constituent pas moins une manne particulièrement intéressante : certains livres étrangers, de petites maisons, anciens ou épuisés, peuvent n’exister qu’en peu d’exemplaires physiques et n’avoir jamais été numérisés ni emmagasinés dans un dépôt numérique public. Une partie est par ailleurs libre de droits d’auteur. S’accaparer ces ouvrages numériquement pourrait permettre à une entreprise de constituer un corpus dont les concurrents ne disposeraient pas pour entraîner leurs propres IA – et donc de bénéficier d’un avantage compétitif.

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