Sur la piste des signes
Le point d’exclamation, entre déraison et sentiments
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Des poètes de la Renaissance aux mails d’entreprise, l’histoire du point d’exclamation, tour à tour adoré puis tombé en disgrâce, est celle d’un combat entre l’expression des sentiments et la maîtrise du discours rationnel.
D’où vient cette barre qui surmonte un point ? L’une des premières formulations de la ponctuation est le Technē grammatikē, qu’aurait écrit le grammairien grec Denys de Thrace au IIe siècle avant Jésus-Christ. À l’époque, cependant, il ne s’agit que de trois points, le point haut, le point médian et le point bas, qui indiquent chacun des durées de pause à adopter dans la lecture. Pour le point d’exclamation à proprement parler, il faut attendre le début de la Renaissance et les annotations des textes antiques par un poète italien, Iacopo Alpoleio Da Urbisaglia. En 1360, dans De Ars punctuandi (« l’art de ponctuer »), il crée le punctus admirativus, point d’admiration ou d’exclamation, constitué d’une barre et deux points. Il semblerait qu’à l’époque, le point d’admiration s’inspire de la notation musicale et possède une fonction rhétorique, c’est-à-dire qu’il relève de l’art du discours : voilà où il faut appuyer de la voix et prendre une intonation montante. Il circule à travers l’Europe de l’imprimerie au XVe siècle pour s’immiscer dans la littérature française : on le trouve ainsi déjà en grande quantité dans les dialogues de Pantagruel (1532), de François Rabelais.
L’éclat des émotions
Le point d’exclamation s’émancipe au fil des siècles de cette fonction rhétorique, qui indiquerait uniquement une scansion et un phrasé, pour devenir un moyen d’expression des émotions. Au XIXe siècle, la littérature romantique, qui rêve éveillé et étale les déchirements du moi, ne cesse de s’exclamer en points d’admirations. Ah ! « Que de choses j’ai vainement attendues ! », crie Chateaubriand dans ses Mémoires d’Outre-Tombe (1848). « Que le passé d’un homme est étroit et court, à côté du vaste présent des peuples et de leur avenir immense ! », écrit-il encore. « Ô misère ! reprend Alfred de Musset dans La Confession d’un enfant du siècle (1836). Pardonnez-moi, ô grands poètes ! qui êtes maintenant un peu de cendre et qui reposez sous la terre ; pardonnez-moi ! vous êtes des demi-dieux, et je ne suis qu’un enfant qui souffre. »