Le rêve éveillé d’un sujet aliéné

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Cet article est issu du numéro 91 de Philosophie magazine « Comment ne pas passer à côté de sa vie ? », en kiosque le 02 juillet 2015. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Curieuse expérience ! Je viens de lire pour la première fois “Le Discours amoureux”, les notes, publiées en 2007, du séminaire que Roland Barthes donna deux années durant à l’École pratique des hautes études, avant d’écrire ses “Fragments d’un discours amoureux” (1977).

J’en ressors à la fois nostalgique et décontenancé, sur une impression d’« inquiétante familiarité », comme il disait pour traduire l’Unheimlich de Freud. J’ai assisté aux séances de la rue de Tournon entre 1974 et 1976 ; je reconnais ses « figures », comme il appelait alors ses « fragments », lieux communs de l’état amoureux par lesquels chacun est passé ; je réentends ses phrases comme s’il les récitait ; je revois ses images préférées, par exemple celle, attendrissante, de Werther ravi par Charlotte coupant des tartines et les distribuant à ses frères et sœurs. Pourtant, mes souvenirs d’il y a quarante ans sont voilés, aussi fantomatiques que dans une Nekuia [rituel d’invocation des morts dans la Grèce antique] ; et, par une coïncidence choquante, j’apprends ce matin la mort de l’une des condisciples du séminaire.

Roland Barthes en 6 dates

  • 1915 Naît à Cherbourg
  • 1953 S’impose comme critique littéraire avec Le Degré zéro de l’écriture
  • 1957 Fait paraître Mythologies
  • 1960 Nommé à l’École pratique des hautes études
  • 1977 Entre au Collège de France. Publie les Fragments d’un discours amoureux
  • 1980 Meurt à Paris

Je nous retrouve, la petite bande de jeunes gens assis en rond autour du maître, l’écoutant avec dévotion, fascinés par sa voix nasale et rauque, parfois brisée par une toux de fumeur. Barthes allait vers la soixantaine, et nous tous, garçons et filles qui avions un peu plus de 20 ans, nous l’aimions et nous nous aimions entre nous ; nous étions de jeunes théoriciens sentimentaux. L’écouter parler du « discours amoureux », c’est-à-dire, grâce au subterfuge d’une distanciation rhétorique, malgré tout de l’amour, cela nous piquait au cœur et nous sortions de là émus.

On a beaucoup dit que le livre qui résulta de ce séminaire avait marqué une rupture dans son œuvre, que les Fragments d’un discours amoureux avaient tourné la page de la théorie et qu’ils avaient été un best-seller (ou qu’ils s’étaient vendus parce qu’ils avaient remisé la théorie). Nous nous rappelons Barthes sur le plateau d’Apostrophes, entre Françoise Sagan et la coauteure d’Angélique, marquise des Anges [Anne Golon], compagnie qui choqua les plus dogmatiques. Il avait beau répéter que son livre portait sur le « discours amoureux », non sur l’amour lui-même, ce distinguo subtil échappait aux téléspectateurs (comme nous l’avions ignoré sous la verrière de la rue de Tournon).

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