Le troisième temps de la valse

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Cet article est issu du numéro 27 de Philosophie magazine « 27 - mars 2009 », en kiosque le 26 février 2009. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Inscrire l’amour dans le monde et le temps est la grande ambition des parents modernes. Mais la tâche est difficile, car la présence d’un tiers n’est pas sans risques pour le couple. Quand l’amour doit lutter pour survivre à l’amour…

« Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants. » Nous avons tous été bercés par les contes de fées. Et nous sommes donc tous enclins à associer le bonheur de l’amour au fait de faire des enfants. Du moins si l’on est Français… Dans les autres langues européennes, en effet, l’heureux dénouement des contes de fées ne se referme pas sur l’apparition de bambins en grand nombre. Pour les Anglais, les Allemands, les Italiens, les Portugais, les Hongrois ou les Roumains, il suffit aux amants éperdus de vivre ensemble, « heureux jusqu’à la mort ». Même si les Espagnols ont cru bon d’ajouter, pour une question de rime, « … et de manger des perdrix ».

À suivre les contes, ce serait donc seulement dans l’imaginaire français que l’enfantement serait perçu comme le compagnon indispensable du bonheur… et la cause finale de l’amour. Est-ce là la raison secrète de l’exceptionnelle fécondité française dans une Europe qui ne se reproduit plus ? De fait, ceux qui passent aux yeux du monde pour les champions de l’amour sont aussi, dans l’ère occidentale, les champions de la reproduction. Y a-t-il un rapport entre les deux ? Notre imaginaire collectif a-t-il raison de voir dans l’enfant le fruit « naturel » de l’amour ? La question mérite d’être posée.

« En passant par l'enfant, les amants rentrent dans le monde d'où leur amour les a chassés. »

Hannah Arendt

Le fait que l’enfant soit l’œuvre de l’amour est d’abord une évidence matérielle. En dehors des cas de procréation assistée, c’est encore majoritairement en « faisant l’amour » qu’un homme et une femme peuvent se reproduire. Si le propre de la sexualité humaine est de se détacher du comportement génital caractéristique de l’espèce pour circuler librement sur les autres organes, on ne s’étonne jamais assez de ce fait premier que nous trouvions le plus grand plaisir à nous reproduire, que la reproduction ne soit pas un pénible besoin, mais un désir et une jouissance.

 

Un désir dissocié de la libido

Certes la médicalisation contemporaine externalise et artificialise les choses. Pour certains, la maîtrise de la fécondité désexualise le désir d’enfant, elle le spécifie en un désir expressément « dissocié du désir sexuel et sciemment dirigé vers l’engendrement » (Marcel Gauchet, « L’Enfant du désir », Le Débat n° 132). Ce qui aboutirait à une nouvelle constitution psychique du sujet humain où le rôle de la sexualité serait neutralisé. En réalité, dans l’expérience commune, l’engendrement de l’homme par l’homme passe encore majoritairement par l’attirance et la jouissance sexuelle. Et ce n’est pas parce que la sexualité est dissociable de la reproduction que la dimension sexuelle et érotique de celle-ci peut être effacée. Rien à faire, le coït ne sera jamais réductible à une simple « technique reproductive », comme peut l’être la fécondation in vitro. Inversement, le phénomène érotique, émancipé de la tutelle de la reproduction, poursuivi pour lui-même comme pur plaisir de jouir, garde quelque chose de son attache au pouvoir mystérieux qu’ont les sexes réunis de se féconder et d’engendrer la vie. C’est d’ailleurs ce que racontent tous les grands mythes, tant individuels que collectifs, qui mettent en scène notre origine : les liens troubles de la sexualité, de l’amour et de la filiation. Mais l’amour n’est pas seulement la cause efficiente et matérielle de l’enfant, c’est aussi sa cause finale, sa raison d’être. Du moins depuis que la révolution romantique a fait de l’amour le fondement de la famille. C’est-à-dire aux alentours du XVIIIe siècle. Depuis lors, on ne se reproduit plus pour faire perdurer la lignée, pour donner des fidèles à l’église, des citoyens-soldats à la patrie ou un avenir à l’humanité. Mais pour que l’amour qui unit deux libertés s’incarne dans une vie nouvelle qui l’atteste et le prolonge.

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