La lettre du mardi
L’“enfinsolitude”, ou le plaisir de cohabiter sereinement avec soi-même
© Yap/Unsplash
« Hier soir, dîner avec une amie pas vue depuis longtemps : « Et sinon, les amours ? » Réponse du tac au tac de l’intéressée : “Oh ! y a rien. Et de toute façon, flemme : c’est une perte de temps, et d’énergie. Et toi ? — Idem.” Sujet plié, retour à la découpe méthodique du khatchapouri, une spécialité géorgienne, qui s’épanchait en fromage dans nos assiettes.
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Le constat est rapide, sans état d’âme, et ne suscite aucune complainte ni même tentative d’analyse du pourquoi ou du comment, la nourriture aidant sans doute à se concentrer sur d’autres sujets (de la montée de l’extrême droite au bizarre besoin de se faire tatouer régulièrement) : et si la solution à tous les déboires sentimentaux se trouvait miraculeusement dans la gastronomie géorgienne ? Une fois dans mon lit, je me suis tout de même dit que tiens, marrant, pour une fois, les “zhommes” n’ont pas fait l’objet de plus de trois secondes de conversation. Se pourrait-il que nous soyons parvenues à ce que l’essayiste Lauren Bastide nomme joliment l’“enfinsolitude” ?
Dans un essai paru la semaine dernière et intitulé Enfin seule (Allary Éditions) Lauren Bastide raconte comment, alors qu’elle se brosse les dents un dimanche soir quelconque, un tel sentiment de plénitude l’envahit qu’une fois son dentifrice craché dans le lavabo, elle ne peut s’empêcher de s’exclamer à haute voix : “Putain, qu’est-ce que je suis bien !” Le dimanche en question avait apparemment été consacré à traîner un peu, lire, écrire, prendre sa douche à une heure pas tout à fait honnête et rêvasser sans que quiconque ne vienne troubler cette bulle dominicale de solitude. Et l’autrice de tirer de ce sentiment de bien-être – qui devrait être le véritable objectif de toute routine selfcare vantée dans un tuto TikTok – la notion d’enfinsolitude, qu’elle définit comme “un soulagement” ou encore “le bout d’un chemin”. Elle précise : “La solitude que j’appelle de mes vœux, et que je souhaite encourager les femmes et toutes les personnes minorisées par leur genre à embrasser, n’est pas l’absence de vie sentimentale. On peut être seule en ayant une vie amoureuse et sexuelle […]. Elle est encore moins l’annihilation des liens sociaux […]. Ma solitude est une façon apaisée de cohabiter avec moi-même. Elle a un goût d’aboutissement.” Ce qui n’a rien d’évident.
Lorsqu’elle se conjugue au féminin, la solitude a encore trop souvent le goût de l’échec. On ne peut s’empêcher de se demander si elle est véritablement voulue ou subie, si la prétendue liberté ne masque pas le regret d’être passé à côté de quelque chose – les enfants, le couple, les ronflements d’un.e conjoint.e dans le lit conjugal, les compromis plus ou moins pourris pour les vacances ou les week-ends avec belle-maman. Bref, la solitude est suspecte, voire fleure un peu la litière de la vieille fille à chat ou les graines de la dame gentiment cintrée qui nourrit les oiseaux au parc. Au masculin, la solitude se pare en revanche d’atours bien plus valorisants, notamment ceux du philosophe qui médite face à la vacuité de l’existence et à la lente fonte d’un morceau de cire – René, on ne voudrait pas psychologiser, mais ça ressemble quand même méchamment à une métaphore…
L’enfinsolitude que vante Lauren Bastide ne recoupe cependant pas exactement ces exemples, puisqu’elle est une solitude vécue dans la multitude : la multitude des personnes qui nous entourent malgré tout, celle des fantômes qui flottent autour de nos têtes, celle des multiples moi qui dialoguent dans notre esprit – quoi, vous n’avez jamais eu de conversation avec l’enfant que vous étiez ? Comme l’écrit Hannah Arendt, citée en toute fin d’essai, “la solitude implique que, bien que seule, je sois avec quelqu’un, c’est-à-dire avec moi-même. Elle signifie que je suis deux en un.” Conquise de haute lutte, elle est une victoire sur les structures de domination et d’oppression, plus que sur les autres, et n’a donc rien d’un accomplissement individualiste et libéral. C’est la solitude douce et joyeuse d’un dîner entre copines qui, une fois chacune dans leur lit, s’envoient des cœurs pour se souhaiter une bonne nuit. »