Dossier/Enquête sur la fusion du travail et de la vie
La fin des débuts ?
©Klaus Vedfelt/Getty images
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Cet article est issu du numéro 144 de Philosophie magazine « Enquête sur la fusion du travail et de la vie », en kiosque le 29 octobre 2020. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Si le télétravail nous permet d’accomplir nos tâches sereinement, il amoindrit notre capacité d’innovation. Retranchés chez nous, pouvons-nous encore nous lancer dans des projets et accueillir de nouvelles recrues ? Explications avec Hannah Arendt.
Alléluia ! Ce fut, je l’avoue, ma première réaction à l’annonce du confinement. Enfin, j’allais pouvoir mener à bien les mille projets que j’avais en tête : achever le dernier tome d’À la recherche du temps perdu, finir de monter cette étagère qui traînait dans le débarras depuis des lustres, boucler cet essai que j’avais promis de rendre il y a un mois… Or quel ne fut pas mon désarroi, quelques semaines plus tard, lorsque je considérai de plus près mes accomplissements : j’avais certes produit davantage que d’ordinaire, mais je n’avais fait que terminer des choses. De mes sages résolutions, aucune n’impliquait de commencer quoi que ce soit. J’eus la même impression au travail : dans un premier temps, la séparation physique nous rendit plus productifs. Chacun abattait ses tâches sans sourciller, voire plus rapidement qu’au bureau, où les blagues salaces d’un trublion de couloir finissaient toujours par détourner du devoir les plus sérieux d’entre nous. Mais nous étions incapables de changer nos routines et encore moins de lancer des projets.
Le génie à l’œuvre
C’est sans doute l’impensé du télétravail : il faut être à plusieurs pour commencer une action. Avez-vous déjà tenté de monter un groupe de rock par téléphone ? De lancer une association ou un mouvement politique à coups de réunions Zoom ? Soyons honnêtes : toute initiative de ce genre se voit sérieusement entravée par la distance. Pourquoi diable ? Dans Condition de l’homme moderne [1958], Hannah Arendt distingue trois formes d’activités humaines : le labeur, l’œuvre et l’action. La première, de loin la moins gratifiante, consiste à abattre des tâches répétitives sans faire preuve d’aucune créativité : c’est le triste sort de l’ouvrier qui visse des écrous ou de l’employé de ménage qui nettoie sans cesse la même surface. Aujourd’hui, nous sommes nombreux à effectuer un travail de bureau qui, tout en apportant un certain confort matériel, nous plonge dans une situation proche de l’animal laborans : payés à appliquer des process dans des organisations labyrinthiques, nous nous sentons comme un rouage dans des dispositifs dont nous peinons à cerner la finalité. D’où notre obsession pour l’œuvre : perdus dans un flux de données dématérialisées, nous envions la condition de l’homo faber, qui produit du tangible et a la chance de pouvoir contempler le résultat de son travail. S’il n’empêche pas le labeur (combien de travailleurs du clic se voient chargés de remplir des tableurs Excel à distance ?), le télétravail est le paradis de l’œuvre : confinés dans nos ateliers de fortune, nous avons tout le temps et la sérénité nécessaires pour peaufiner la moindre de nos réalisations. Peu importe ma profession : que je compose une chanson d’amour ou boucle un PowerPoint, la solitude me donne ce sentiment de maîtrise propre à l’homo faber, celui de pouvoir contrôler totalement le processus par lequel j’aboutis à un résultat final – sans qu’aucun malotru ne vienne perturber mon génie démiurgique par ses doutes ou ses remarques.