L’aventure d’un classique
Aurore Mréjen : “Arendt permet de mieux comprendre comment le travail a pris le pas sur les autres activités”
Portrait de Hannah Arendt, photomontage Philo éditions. © Fred Stein Archiv /adoc-photos - illustration : © William L.
Cet article est réservé aux abonnés.
Cet article est issu du numéro 161 de Philosophie magazine « Peut-on être lucide et heureux ? », en kiosque le 07 juillet 2022. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Pour Aurore Mréjen, spécialiste de l’œuvre de Hannah Arendt, l’autrice de Condition de l’homme moderne permet de réfléchir aux implications d’une société de travailleurs sans travail, ce qui pose non seulement le problème du chômage de masse mais aussi celui de la perte de sens des autres activités humaines. Une œuvre pionnière et fondatrice !
« Hannah Arendt publie la Condition de l’homme moderne en 1958, qui suit de sept ans la parution des Origines du totalitarisme. Après avoir analysé la tentative de destruction de l’humanité de l’homme par les totalitarismes du XXe siècle, elle s’interroge sur les conditions d’expression de cette humanité. C’est dans ce cadre qu’elle examine les diverses ordonnances de la hiérarchie des activités humaines – le travail, l’œuvre, l’action – dans l’histoire de l’Occident. Le travail est lié à la vie et à la nécessité de subsister, l’œuvre permet l’édification d’un monde durable pour les êtres humains. Quant à l’action, conditionnée par la pluralité humaine, elle donne un sens concret à l’idée de liberté.
L’un des intérêts de la démarche intellectuelle d’Arendt est de mieux comprendre l’évolution de la société, en particulier la façon dont le travail a pris le pas sur les autres activités à l’époque moderne. Dès le prologue, elle évoque le problème posé par l’automatisation : on s’est servi du progrès technique et scientifique pour tenter de libérer l’humanité du fardeau du travail, alors que, dans le même temps, la modernité s’accompagne de la glorification du travail et parvient en fait à transformer la société tout entière en une société de travailleurs. “Ce que nous avons devant nous, c’est la perspective d’une société de travailleurs sans travail, c’est-à-dire privés de la seule activité qui leur reste. On ne peut rien imaginer de pire”, déplore-t-elle. La singularité de la position d’Arendt permet de réfléchir aux implications d’une société de travailleurs sans travail, ce qui pose non seulement le problème du chômage de masse mais aussi celui de la perte de sens des autres activités humaines.